Les gens de la rivière

Jadis, tout un monde grouillait sur les berges et sur l’eau. Bateliers, mariniers, meuniers, marchands, ouvriers des chantiers et des pêcheries, artisans, femmes et enfants, patrons et miséreux. Ils s’apostrophaient, donnaient des ordres, trimaient, plaisantaient, braillaient dans un bruit de treuils et de chaînes. C’était des spectacles ! Le soir, les gabariers lessivent la journée et flambent leurs états d’âme à l’eau-de-vie. Ils n’avaient pas la grâce de ceux à qui l’on a enseigné la délicatesse des sentiments. Ils célébraient la fraternité à coups-de-poing. Entr’eux, avec les équipages des autres embarcations, avec les terriens. Le lendemain matin, à l’heure de la gueule de bois, ils vont à la messe et le curé bénit les bateaux, puis c’est le départ.Guy Croussy, Professeur des Universités honoraire. (1)

Dès le Moyen-Âge et jusqu’à la fin du XIXe siècle, par voie fluviale circulent les hommes, les marchandises et les idées. Autour des rivières se constituent une société, une économie et des mentalités originales. Ce monde original se situait au carrefour d’influences empruntées aux trois secteurs de l’économie de l’Ancien Régime : l’agriculture, l’artisanat et le négoce. En effet, à l’égal de la terre, le fleuve était alors un territoire exploité au gré des saisons. Marins d’eau douce, gens de mer et maîtres de bateaux, mais aussi pêcheurs, meuniers, artisans, agriculteurs… participent à la vie de la rivière et en tirent les moyens de leur existence. Entre ces « gens de rivière » existait une vraie solidarité. Consciente de son importance, cette population mettait un point d’honneur à faire valoir ses droits.

En Périgord, mais aussi en Quercy et Rouergue voisins, le gabarier et le merrandier ne faisaient qu’un. Les travaux agricoles finis, les hommes de la vallée, des crêtes, des plateaux, devenaient gabariers meirandiers ou meyrandier. Le gabarier était patron et manœuvre, bûcheron, faiseur ou marchand de merrain, vendeur de bois de chauffage, ouvrier fendeur de carassonne, débardeur, chargeur, toutes professions qui lui valaient qualification de meirandier. D’autres étaient charpentiers et gabariers.

Vouloir réduire la rivière à n’être qu’une voie de communication, longtemps favorisée faute de concurrence, serait oublier quel rôle majeur elle a joué pour les populations riveraines puisqu’elle était aussi le décor de leur existence et de leurs déplacements, le support de leurs échanges, le meilleur garant de leur ravitaillement et le plus sûr remède à leur isolement. Pour les gens de rivière, elle représentait bien plus encore : n’était-elle pas l’assurance d’un travail et le territoire sans cesse renouvelé de leur exploitation et de leurs parcours fluviaux ? Les paysages riverains révèlent tout ce que l’on demandait alors au fleuve ou tout ce que l’on attendait de lui : qu’il amende les terres riveraines, qu’il alimente les moulins à nef, qu’il permette le rouissage du chanvre enfoui le long des rives, qu’il laisse une ample moisson de poissons dans les pêcheries qui jalonnent son cours, qu’il porte les bateaux, qu’il entraîne à la saison des eaux marchandes les flottes et les argentats, qu’il rehausse enfin par sa présence les richesses de la vallée : les bois du Haut Pays, les vins du Bergeracois et du Libournais, les pierres du Blayais et du Bourgeais. (2)

Au fil des siècles, la rivière Dordogne s’est forgé une identité culturelle forte, un sentiment d’appartenance à un même territoire. Elle faisait vivre, directement ou indirectement, la majorité de la population riveraine. De ce fait, l’activité batelière tenait une place importante dans l’économie locale. Toute une petite société vivait de la batellerie. Des hommes vigoureux, hardis, prudents et habiles. Il fallait endurer le froid, la chaleur, les immersions prolongées.

Les bateliers vivaient en symbiose avec les marchands et les négociants qui avaient eux-mêmes, leur propre réseau de transporteurs. La navigation fluviale ne les accaparait pas toute l’année. Les bateliers exerçaient donc des activités complémentaires dans l’artisanat et les travaux des champs. C’est ainsi que l’on dénombre un grand nombre de journaliers qui allaient, en fonction des besoins et du travail, de la terre au fleuve et inversement. (2) Leurs familles étaient enracinées sur un terroir, ils se déplaçaient seuls, suivant les commandes de transport. (3) Le reste de la population (les fermiers, les viticulteurs, les pêcheurs, les mineurs…) travaillait à la production des produits locaux dont une partie était exportée vers le port de Bordeaux. Enfin, il ne faut pas oublier les nombreuses auberges batelières qui accueillaient les hommes au soir des longues journées de navigation.

La corporation des « gens de rivière » était bien structurée et très hiérarchisée. À leur tête existait un « patron » de la rivière, un poste à responsabilité créé par l’intendant Tourny. Une sorte de police fluviale qui cherche à empêcher les fraudes, particulièrement en matière de transport de vin.

Des gens de la Rivière sur les quais d'embarquement du vins au port de Castillon

Les gens de la Rivière : l’embarquement des vins à Castillon – Cliquez pour agrandir

Les différents métiers exercés par les gens de la rivière

Les navigants

Parmi les métiers des gens de rivière, on trouve tout d’abord, les navigants, ceux qui utilisent le courant des eaux marchandes, et que l’on nomme bateliers (l’appellation de mariniers n’apparaît que dans de rares lieux proches de la mer). Quant aux mariniers qui sont sur la Dordogne, ils sont « inscrits maritimes » et incorporés aux « gens de mer » à partir de Louis XVI.

  • Les maîtres de bateaux : ces patrons propriétaires sont à la fois armateurs, entreposeurs et marchands. Ils étaient le plus souvent propriétaires de deux à quatre bateaux. Ils employaient les mariniers, salariés à la journée ou à l’année, et assumaient les autres frais. Au milieu du XIXe siècle, de Mauzac à Bergerac, il y avait 36 maîtres de bateaux, soit un effectif de 220 marins classés. La flotte de ces maîtres de bateaux comprenait 190 navires de 17 à 80 tonneaux et plus, pour un tonnage global de 5 500 tonnes. Au début du XXe siècle, une quarantaine de maîtres de bateaux poursuivaient leur activité de transport fluvial entre Bergerac, Libourne et Bordeaux.
  • Le patron marinier ou gouverneur : il a la responsabilité d’un bateau dont il n’est pas le propriétaire.
  • Les floutayris : ce sont les bateliers et simples matelots.

Les métiers du port

Les ports grouillaient d’activité de toutes sortes. Voici les principaux métiers exercés :

  • Les arrimeurs : ils étaient spécialisés dans l’organisation et l’arrimage des marchandises.
  • Les aventuriers : disponibles « à l’aventure », ils louent leur bras pour toutes sortes de tâches.
  • Les portefaix : ils étaient chargés du transbordement des marchandises.
  • Les lamaneurs : les lamaneurs, pilotes dont on pouvait louer les services pour guider les embarcations sur les tronçons dangereux de la rivière.
  • Les passeurs ou passagers : les passeurs étaient des matelots ou bateliers préposés aux traversées d’une rive à une autredes hommes, des marchandises, des animaux et des charrettes.
  • Les haleurs : à côté des bateliers vit une multitude de gagne-petit, les tireurs de cordes comme ils sont appelés. La « bricole » en sautoir, ils tiraient sur leurs cordes, amenant les embarcations à la remontée. Des gens besogneux, marginaux de la misère, mais indispensables pour haler les bateaux. En amont de Castillon, où les courants liés à la marée disparaissent, les bouviers et laboureurs proposaient leur service pour tirer la cordelle sur des relais dont la longueur variait selon la difficulté du terrain. En 1837, le halage à bras d’homme fut définitivement interdit et remplacé par la traction animale : chevaux, ânes, mulets ou bœufs. Si on utilisait principalement les chevaux sur la Garonne, en Dordogne, ce sont les bœufs que l’on privilégie. Les animaux étaient généralement fournis et conduits par des paysans installés en bord de rivière en un système de relais ou tires. Toutefois, quand ils ne sont pas loués aux haleurs, les animaux voyagent à bord des embarcations. La tire variait suivant les difficultés engendrées par le cours d’eau, mais ne dépassait guère les dix kilomètres. De Castillon à Lalinde, les tires étaient de 5 à 8 kilomètres, et se réduisaient de 2 à 4 kilomètres de Lalinde à Souillac. Une fois le parcours terminé, le relais était passé à d’autres bouviers, puis l’attelage redescendait vers son point de départ. Les bouviers ou haleurs trouvaient ainsi l’occasion de gagner un peu d’argent frais et quelquefois la soupe et le vin à l’arrivée sur le bateau. En Haute-Dordogne, la tire était rendue difficile par les falaises abruptes et il fallait changer souvent de rives, ce qui nécessitait de nombreuses et longues manœuvres. Au moment des crues, quand la rivière commençait à recouvrir le chemin de halage, le bouvier montait sur l’une des bêtes et malheureusement, c’était le faux pas ou la glissade. Le moment de passer le relais entre bouviers fut aussi à l’origine de conflits.
  • Les flotteurs : manœuvres et ouvriers chargés de guider la flotte dans sa descente et de récupérer les bois échoués sur le rivage.
  • Les sacquiers : en terme de Marine, le sacquier – ou saquiers – désignait un petit officier installé dans les ports de mer et dont la fonction consistait à surveiller les chargements et déchargements des vaisseaux de sel et en mesurer la quantité. On leur donne ce nom à cause des sacs qu’ils fournissent pour le transport de ces sels. Regroupés en corporation, les sacquiers avaient leurs propres statuts.
Les gens de la Rivière : des bateliers aux quais de Sainte-Foy-la-Grande – Cliquez pour agrandir

Les gens de la Rivière : des bateliers aux quais de Sainte-Foy-la-Grande – Cliquez pour agrandir

Les métiers qui tiraient leur prospérité de la rivière

  • Les scieurs de long : le métier de scieur de long, qui consiste à débiter des troncs d’arbre dans le sens de la longueur, a longtemps été l’une des professions artisanales les plus nobles. Bien sûr, cette profession n’était pas exclusivement rattachée à la batellerie. Toutefois, les charpentiers de marine faisaient également appel à leurs services. Un travail extrêmement physique qui laisse d’épouvantables douleurs dans les reins, et les yeux rougis par la poussière. Derrière cette appellation, il y a deux tâches bien distinctes : debout sur le rondin, en haut de l’échafaudage, le « chevrier » pèse de tout son poids sur la scie, tandis que le « renardier », sous le bois, tire de toutes ses forces, puis le mouvement s’inverse. Dans une équipe idéal, il y a en plus un doleur qui équarrit les pièces de bois à la hache. Les régions boisées de l’Auvergne fournissaient la plupart des scieurs de long itinérants que l’on rencontrait alors sur tous les chantiers de France. Leur longue scie, qui les suivait partout, était surnommée la « bannière d’Auvergne » par les charpentiers du compagnonnage.
  • Les charpentiers de bateaux : ils construisaient les embarcations ou bien les réparaient. Ils participaient également aux renflouements des bateaux naufragés. Les bateaux sont construits directement sur les bords de la Dordogne, ils sont ainsi facilement mis à l’eau. En 1833, les coques en métal apparaissent et entraînent donc la disparition progressive des bateaux en bois et par la même des charpentiers.
  • Les meirandiers ou meyrandier : ils fabriquaient des tonneaux en utilisant de petites planches obtenues en fendant une bille de bois autour du cœur.
  • Les carassonniers : ils fabriquaient les piquets d’acacia ou de châtaignier que l’on utilisait pour soutenir la vigne.
  • Les barricaires ou tonneliers : ils travaillaient le chêne de la haute vallée, transformant en tonneaux le merrain livré par les bateliers. Ces tonneaux étaient destinés au transport du vin. Ils intervenaient aussi dans la construction et la réparation des embarcations fluviales chargées de transporter les produits du vignoble jusqu’aux ports de Libourne et Borceaux. Au XVIIIe siècle, le métier de tonnelier était réglé par l’autorité municipale dans ses moindres détails. Par exemple, les Consuls de la Vinée de Bergerac surveillèrent la construction des barriques et des fûts jusqu’à la Révolution de 1789. Les charpentiers de barriques prêtaient serment entre les mains des magistrats municipaux et juraient de faire les barriques « bonnes et marchandes » et de la jauge de la ville. Chacun devait marquer les fûts qu’il fabriquait d’une marque qui lui était propre. Les barricaires fabriquaient également des ustensiles divers servant à la vie quotidienne de tous : baignoires, barattes, baquets, auges, fontaines et saunières.
  • Les cordiers : ils confectionnaient l’ensemble des cordages nécessaires à la navigation et à la pratique du hallage. Les cordes étaient fabriquées à partir de la fibre naturelle du chanvre. En Périgord, les chenevières étaient nombreuses et bien entretenues. Après un traitement approprié, une partie de la production était filée sur le rouet familial et allait au tisserand local, l’autre partie était destinée au cordier. Le cordier procédait à trois opérations successives : le peignage des fibres, le filage et le câblage. Suivant la destination de la corde, douze à vingt portées de fil, tendues et maintenues écartées par les dents d’un râteau, étaient ensuite vrillées pour se réunir en une torsade régulière.
  • Les éclusiers : ils devaient tourner les manivelles, veiller à l’étiage, braver les caprices des eaux, faire respecter les priorités de passage par les mariniers… Les éclusiers étaient parfois mis à contribution pour dépanner les navigants qui découvraient les contraintes du métier de marinier. Sur les 15 kilomètres de son parcours, le canal latéral de Lalinde comprend trois écluses simples (Mauzac, Lalinde et la Borie-Basse) et se termine par un groupe de deux écluses triples à Tuilières. On compte cinq maisons éclusières : les deux de Tuilières, celle de la Borie-Basse à Baneuil, celle du bassin de Lalinde et celle de l’écluse de garde à Mauzac. (4) Situé sur les bords du canal de la Filolie, au nord de Bénévent en Dordogne, la maison de l’éclusier de Bénévent fait revivre la tradition et le patrimoine fluvial d’autrefois. Elle accueille tous les étés des animations et des soirées à thème.
  • Les pêcheurs : les produits de la pêche fluviale occupaient une place considérable dans l’alimentation quotidienne des populations riveraines. De ce fait, les pêcheurs occasionnels ou professionnels étaient nombreux.
Des gens de la Rivière s'activent sur les quais du port de Tonneins

Les gens de la Rivière : des bateliers au port de Tonneins – Cliquez pour agrandir


Notes :

  •  (1) Bateliers des Pays de Garonne et Dordogne, Jacques Reix, Éditions Secrets de Pays, 2016.
  •  (2)  Les gens de la rivière de Dordogne, Anne-Marie Cocula-Vaillières, Thèse présentée devant l’Université de Bordeaux III, le 5 février 1977.
  •  (3) La navigation sur la Dordogne et ses affluents, Annie-Paule et Christian Félix, Éditions Alan Sutton, Collection Parcours et Labeurs, 2002.
  •  (4) Le canal de Lalinde, Frédéric Gonthier, Éditions « Les Pesqueyroux », P.L.B. Éditions, 2004.

LA BATELLERIE EN PÉRIGORD

Consultez le sommaire de la rubrique…