Jonchée et couronne : le mariage façon Périgord

En Périgord, au cœur de nos campagnes, les traditions ont la vie dure ! Mais qui pourrait se plaindre de voir ainsi perdurer de vieilles coutumes pleines de charme ?

Dans les villages ruraux périgourdins, au milieu des années 1800, le mariage des enfants du pays était l’affaire de tous. Il donnait lieu à la fête pour tous. Ce n’était cependant pas une affaire d’argent ! Le but était de créer une ambiance festive grâce aux savoir-faire et avec les moyens du bord, la plupart du temps offerts, au gré des saisons, par la nature elle-même.

Afin de surprendre et d’honorer agréablement les futurs époux, les femmes du voisinage se réunissaient dans le plus grand secret afin de réaliser les décorations devant orner maisons, mairie, église. La célèbre jonchée dessinait un chemin parsemé de fleurs, de joncs, de feuillages et autres herbes, du domicile de la mariée à l’église, ou bien encore reliant les maisons respectives des mariés, puis de là allant vers l’église.

Les choses sérieuses commençaient dès le jeudi. Voisins et amis se rendaient dans la forêt et les champs afin d’y couper de jeunes pins (symbole de chance et de fertilité) ou, à défaut, des genévriers. Ils les dressaient aux portes des parents des futurs époux, de la mairie, de l’église, de la salle du repas (souvent grange où hangar), ou à l’entrée du chemin lorsque la ferme était un peu éloignée.

Cette journée du planter des pins donnait lieu à une première soirée de fête. Les parents recevaient les plantaïres pour une longue nuit de libations. Au son de la cabrette ou de l’accordéon, on chantait et l’on se régalait avec les savoureuses merveilles des maîtresses de maison. Au petit jour, le retour était l’occasion de multiplier les farces. Ainsi, untel retrouvait-il sa charrue ou autre outil perché sur un arbre… Une autre ses pots de fleurs alignés sur le mur du lavoir, sa brouette à l’autre extrémité du village ou sur le toit ! Bref, il n’était pas trop de la journée du vendredi pour se remettre, en particulier pour les hommes ! Le café fort et salé avait bien du mal à chasser un mal de tête lancinant…

Pendant ce temps, les femmes amassaient feuillages et fleurs en prévision de la jonchée du lendemain. Le samedi matin, aidées des jeunes, elles décoraient pins ou genévriers avec les rubans et fleurs en papier préparés lors de leurs réunions clandestines.

Puis, au-dessus de la porte de l’église et de la mairie, étaient accrochées les fameuses couronnes de la mariée. Par le passé en fleurs naturelles ou en tissu d’organdi, devenues au fil des ans en papier de soie ou crépon, elles étaient regroupées, après la cérémonie, au plafond de la salle de bal. Des couronnes et une jonchée belles et fournies, matérialisaient le degré d’estime dont jouissait la famille.

La fameuse couronne, ou parfois la coiffure de la mariée, était conservée sous une cloche en verre dans la chambre conjugale de nos aïeux, leur vie durant.

Pas de véhicules à moteur en ce temps-là ! Le cortège s’étirait donc jusqu’au village, à pieds ou en charrette. Tout au long du parcours, devant leurs portes, les riverains avaient tracé avec fleurs et feuillages le chemin de la jonchée. Les entrées de la mairie et de l’église étaient également largement  jonchées. Le parvis, quant à lui, recevait le coussin d’amour, ce grand cœur de mousse portant les initiales fleuries des amoureux.

Mais… gare si l’on trouvait dans la jonchée des fanes de carottes, des feuilles de poireaux, des haricots ou bien des plumes ! Cela stigmatisait la paresse et le manque de rigueur de l’un ou l’autre des époux, et révélait des relations hors mariage… exprimant la réprobation de la communauté : une vraie leçon de morale ! Le lierre, largement utilisé de nos jours, était carrément banni, car signe d’une vie quelque peu dissolue.

jonchee_des_amis_de_-la_ruePour les voisins et amis, assister à la messe de mariage était une manifestation spontanée de sympathie. Après la cérémonie, des boissons étaient offertes. Les plus proches étaient invités au bal de noce à l’issue du repas de mariage.

À une heure tardive, les jeunes mariés s’éclipsaient vers un lieu connu seulement d’un ou deux intimes et le jeu démarrait : les rechercher, certes, mais surtout les localiser, afin de leur faire ingurgiter le fameux tourain, soupe à l’ail bien poivrée, aux vertus dites revigorantes !

Dans le cas d’un remariage, les nouveaux époux se voyaient gratifiés du charivari sous la fenêtre de leur chambre. Les voisins et les amis, accordéon à l’appui, tapaient sur tout objet de résonnance, se manifestant bruyamment jusqu’à l’ouverture de la porte, les engageant à entrer partager tourain et boissons.

Si, au cœur de certains villages du Périgord, notre époque contemporaine voit survivre cette belle tradition, elle a un peu perdu en spontanéité.

La plupart du temps, c’est la famille qui organise et prépare la jonchée et la décoration. Le thème et les couleurs sont choisis par les fiancés. Une seule couronne figure à la porte de l’église. Si l’on assiste à la messe du mariage et au vin d’honneur, ce n’est qu’après y avoir été invité en bonne et due forme.

Cependant, il existe encore des mains de fées qui confectionnent de délicates fleurs en papier et de magnifiques couronnes, de style traditionnel ou modernisé. Le papier crépon a lui aussi évolué vers une formule résistant à la pluie. En Périgord, la décoration de la fête occitane de l’été, la Félibrée, pavoise des villages entiers. Elle repose sur ce savoir-faire de petites mains habiles, œuvrant toute une année dans la plus grande discrétion. Un savoir-faire, un secret de village, à transmettre impérativement pour que vivent nos traditions !

Texte et photos, Marie Michèle Fourteaux
Merci aux mariés, Marie Poujade et Benoit Jardry, qui nous ont permis de publier ces photos.

Cette grosse bonne femme que nous venons d’enterrer – mais a-t-on idée de se faire enterrer quand le sol est verglacé, qu’il faut pousser le corbillard pour qu’il accède au cimetière – cette femme ne laissera aucun souvenir si ce n’est chez ses fils glorieusement moustachus. Moi, je ne l’oublierai pas, non, car elle savait choisir les fleurs, assembler les couleurs pour composer de fragiles, d’éphémères tapis promis à la destruction sous les pieds qui les foulaient.

De quel lointain ancêtre mosaïste, tapissier, ornemaniste, tenait-elle ce goût, tenait-elle cet art de marier les fleurs pour honorer les mariés qui ne regardaient même pas la subtile composition qu’ils piétinaient. J’espère que pour la recevoir, cette âme, les anges auront à la porte du Paradis tissé une magnifique jonchée de ces fleurs qui, dit-on, ne s’épanouissent que dans le royaume du ciel.

Bernard Lesfargues
Poème extrait du recueil « Finie la Fête », in Le Poémier de Plein Vent, Les Amis de la Poésie, juillet 2014.


Cet article a été publié dans le numéro 6 du magazine « Secrets de Pays ».

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