La Saint Vivien et la Saint Firmin, des foires au goût d’antan

Les foires, évènements importants de la vie de nos campagnes, étaient autrefois instituées par ordonnances gouvernementales et placées sous le patronage d’un saint ou d’une sainte. Hommes et femmes y venaient habillés « en dimanche », portant chapeau…

En 1880, sur le chemin de Mamie Roussel, au Buisson, on acquiert un terrain pour installer un champ de foire. Il faudra attendre encore quelques années pour que soit organisée la première foire. En 1958, le conseil municipal de Cabans (commune qui deviendra Le Buisson de Cadouin en 1974) décide de faire revivre les foires aux bestiaux d’antan, en prenant date pour le deuxième jeudi de Carême et le 12 juillet, pour la Saint Vivien et la Saint Firmin.

À gauche, M. Meyrand, à droite, Bernard Lucas, vétérinaire, un homme engagé en faveur des animaux et de la ruralité | Cliquez pour agrandir

À gauche, M. Meyrand, à droite, Bernard Lucas, vétérinaire, un homme engagé en faveur des animaux et de la ruralité | Cliquez pour agrandir

Dans l’ouvrage de Marie-Claude Groshens : La fin des foires et la persistance des marchés en Périgord (1980), on retrouve des témoignages de l’évolution des foires et marchés du Périgord depuis le début du XIXe siècle. La foire était alors un événement important dans la vie de nos campagnes. C’était avant tout un lieu de rencontres et de rassemblement.

L’abbé Pommarède y évoque (1977) « la ronde des mouchoirs de tête, des chapeaux et des casquettes, de la poule ou du canard, des « mangettes » ou des poires de la Saint-Jean et, sous les auvents de toiles, l’hésitation devant la camisole empesée ou la bague de la promise ; l’arrêt devant les tortillons et les pains d’anis, la joie de retrouver voisins et connaissances, l’occasion de prendre des nouvelles du petit « gouillassou » et de faire un brin de causette. À l’écart, le “langueyeur” examine la langue des porcs et s’assure qu’ils n’ont pas la « ladre ». Piaoux ! Piaoux ! C’est l’appel des marchands de cheveux bientôt devenus perruquiers… Mais l’endroit le plus animé de la foire est le marché aux bestiaux : le foirail ; la cohorte des bœufs, des chevaux et des porcs. Les « accordeurs » faisaient habilement « toper » les mains des acheteurs et des marchands ».

Quant à Marcel Secondat, historien du Périgord, il relate une autre histoire croustillante : « Tel métayer a acheté en 1900 une paire de bœufs 720 francs. Il les a fait travailler, « baquer » quelque peu, c’est-à-dire manger des raves cuites et un peu de son. Il les mène à la foire quelques mois plus tard, les cuisses largement couvertes de boue sèche, ce qui le fait mieux paraître. Il choisit, sur le foirail, un emplacement faisant valoir la croupe de ses bêtes, et patiemment, au milieu du bourdonnement des voix et des mouches, il attend l’acheteur. Après bien des détours, des maniements, des chuchotements à l’oreille, des éclats de voix, des bourrades dans les mains, des insultes, des départs, des retours, avec l’aide de deux accordeurs, on convient d’un prix, que seuls deux ou trois invités connaissent et qu’une dizaine de badauds curieux cherche à deviner et suppute. On sort alors les bœufs du foirail ; on les amène sur la route, toujours suivis des accordeurs et des curieux. Alors le supplice des bêtes commence. On va les « banéger », c’est-à-dire, les tenant par les cornes, leur tordre le coup dans toutes les directions. On les chatouille sous les cuisses, on soulève les paupières d’un air connaisseur pour savoir si les yeux sont normaux. On passe les dents en revue, et on vérifie l’âge suivant qu’ils marquent ou qu’ils ne marquent plus ; qu’ils ont encore quatre dents ou qu’ils n’en ont plus que deux. Puis on les fait marcher séparément, loin devant pour voir s’ils boîtent. Et le plus dur reste à faire. Vous pensez bien, qu’après un tel examen, il y a toujours quelque chose qui cloche. Nouveaux conciliabules dans les coins, pendant que la femme du métayer tient les cornes des bœufs et attend, anxieuse : c’est qu’il faut en rabattre sur le prix convenu. Nouvelles bourrades, insultes, interventions efficaces des accordeurs : mais il faut des cordes pour amener les bœufs ; le vendeur ne veut pas les donner, l’acheteur prétend que l’usage est qu’elles suivent les bêtes. Après bien des discussions, elles sont estimées cent sous. Reste l’étrenne. Il serait « maljovent » d’emmener ainsi les bœufs. Elle est à la charge du métayer vendeur. Fatigué, il donne 20 sous à l’acheteur. Tout compte fait, les bœufs achetés 720 francs sont vendus 782 francs. Mais il est impossible de donner ainsi une pleine main d’argent sur la place publique. Suivant l’usage, il faut aller, accompagné des accordeurs, boire le vinage dans l’une des auberges. »

Bernard Lucas, un homme engagé en faveur des animaux et de la ruralité

Les foires de la Saint Vivien au mois de mars et de la Saint Firmin en octobre restent des temps forts du calendrier dans le petit village du Buisson. Un temps délaissées, Bernard Lucas, jeune vétérinaire, tente de les relancer en 1978. Le succès est immédiat et l’importance grandissante, d’année en année.

Malgré un climat économique difficile et des agriculteurs frappés de plein fouet par la nouvelle Politique Agricole Commune, le succès ne faiblit point. En 1993, le journal Sud-Ouest titre : Nouveau succès pour la foire du printemps. Le journaliste décrit l’évènement : « Au lever du jour, la brume et la grisaille des jours précédents disparaissaient et c’est sous un temps ensoleillé que cette foire ancestrale, la plus importante du Périgord revivait de ses cendres et d’un coup de baguette magique, devenait la foire qui annonçait le printemps au monde agricole. Petit à petit le foirail se remplissait ; le ballet des camions amenant le bétail à son défilé de mode venant de Vergt, Lalinde, Belvès, Beaumont, Brive. Côte à côte les blondes d’Aquitaine, les frisonnes, les Limousines, les Montbéliardes aux croupes les plus belles, aux échines les plus larges côtoyaient un couple de Salers à la corne arrogante et à la robe bouclée. Même un lama impérial, peut-être en l’honneur du Tibet et de Lassa, honorait de sa présence cette foire bien particulière. »

À 13 heures, « La corne de bœuf », restaurant d’un jour, offrait à l’emplacement de l’actuel cinéma un nouveau chapiteau majestueux. Le repas traditionnel rassemblant près de 500 convives devenait subitement le plus vaste repas républicain du département ! Chaque homme politique, toutes tendances confondues, essayait d’y faire le meilleur chabrol et la meilleure figure possible. Le Bergerac coulait à flots, on y dégustait steaks grillés et haricots couennes dans une ambiance toute particulière. Comme au salon de l’agriculture aujourd’hui à Paris, les hommes politiques paradaient au cul des vaches ! Et pourtant le monde agricole était au plus mal…

Cette année-là, la Saint Vivien connut une affluence moindre à son marché aux bestiaux. Pourtant, les organisateurs désireux de perpétuer la tradition gagnèrent leur pari.

Dès 1996, les errances scientifico-britanniques marquent les esprits, fussent-ils terrés aux fins fonds de ce canton de 3 500 âmes. « Les éleveurs sont déboussolés. Ils ne connaissent pas les cours. Quant aux négociants, ils courbent l’échine » expliquait Bernard Lucas, maire, conseiller général, vétérinaire et vendeur de billets.

L’année 1999 connait une baisse des cours de la viande de l’ordre de 30 %. Un paradoxe pour les vendeurs de matériel agricole qui constatent une augmentation de 6 à 7 %. Pourtant, cette année-là, le foirail n’accueille que 200 bêtes.

Mars 2000 a connu une Saint Vivien sans bétail, les boxes sont vides !

2002 voit le village du Buisson endeuillé rendre un vibrant hommage à Bernard Lucas. Les commerçants baissent leurs rideaux et la foule silencieuse l’accompagne au cimetière de Cabans.

La plaque de la foire de la Saint Firmin

Mes rencontres

Pour débuter mon enquête, j’ai d’abord rencontré Monsieur Chies Mérico et son équipe de bénévoles qui m’ont généreusement confié documents et photos. Puis un paysan arborant sur son portail de grange une magnifique plaque : « 1986 – Saint Firmin – Présentation bovine – Le Buisson de Cadouin – Prix d’Honneur » qui évoquera le souvenir de ce jeune vétérinaire allant de ferme en ferme.

Pour écrire mon histoire, j’ai besoin d’un maquignon. Le boucher de Lalinde me dit, sans hésiter : « Bouyssou, à Belvès ». Ce dernier me dirige vers « Heyraud », son beau-père ! J’ai rencontré René, un jeune homme de 82 ans, heureux de me parler, mais qui, tout à coup, s’assombrit : « Quand j’ai appris la mort de Bernard dans la radio, j’étais en voiture me dit-il, je me suis arrêté sur le bord de la route et je parlais tout seul : “C’est pas vrai, c’est pas vrai”… Si vous cherchez des photos pour votre article, allez au Buisson, demandez à Hautefort, il en a toute une collection ». Quant à François, pour ouvrir sa porte, pas besoin de clefs, un nom suffit. Quelques jours après il m’avait préparé des articles de presse soigneusement découpés. En décollant les photos de son album, j’ai bien vu que sa main tremblait, sa tête était ailleurs, il revoyait un certain vétérinaire, son ami. Sur le pas de sa porte il m’a dit :

– « Vous me porterez votre revue quand elle sera imprimée ? »
– « Mais certainement Monsieur, je pense même que je vous l’offrirai. Merci pour tout. »

Marcel Hitieu – Photos, F. Hautefort


Cet article a été publié dans le numéro 6 du magazine « Secrets de Pays ».

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