Une brève histoire de la Noix du Périgord

Le noyer était connu des Grecs quatre siècles avant notre ère, mais ce n’est que lorsque les Perses, voici plus de 2000 ans, leur révélèrent une variété donnant des fruits bien plus savoureux que leurs noix sauvages qu’ils s’y intéressèrent vraiment. Alexandre le Grand le rapporta de ses conquêtes et les Grecs l’adoptèrent au point de considérer qu’il suffisait d’avoir des noix et du vin pour s’estimer parfaitement heureux. Plus tard, les Romains introduisirent sa culture en Europe(1)

L’histoire de la noix est intimement liées à celle du Périgord, et ce, depuis la nuit des temps. D’ailleurs, cette région est sans doute l’un des berceaux de la noix puisqu’on la retrouve dans les poubelles de l’homme de Cro-Magnon et à l’époque azilienne dans un gisement de Peyrat à côté de Terrasson en Dordogne.

Au Xe siècle, sa valeur est telle que les paysans acquittaient leurs dettes en setiers de noix, le setier étant une ancienne mesure de grains de la contenance d’environ 156 litres. Trois siècles plus tard, l’abbaye du Dalon (commune de Sainte-Trie) — première abbaye cistercienne à avoir vu le jour en Périgord — percevait les baux sous forme d’huile de noix. À cette époque, elle était aussi précieuse que l’or…

Le terme « noix » est apparu dans la langue française en 1155 et vient du latin nüx, nucis.

Le commerce de la noix — et principalement de son huile — se développe à partir du XVe siècle et contribua en partie à la fortune de la région. Les livres de comptes des châtelains évoquent les récoltes abondantes de noix. Cependant, il faut attendre le XVIIe siècle pour trouver suffisamment de documents permettant de prendre la mesure de ce que pouvait être la culture du noyer en Périgord : celle-ci était vivrière, et permettait essentiellement de produire de l’huile. C’est également au XVIIe siècle que les gabarriers l’acheminent par bateaux, sur la Dordogne, le « Fleuve de la noix », vers le port de Bordeaux d’où elle est expédiée vers la Hollande, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Ils transportent non seulement l’huile, mais aussi les grumes de noyers (troncs d’arbres abattus, ébranchés et écimés). En témoignage de cette période florissante, l’une des quatre portes de la ville de Libourne porte le nom de « port du noyer ». — Voir notre dossier consacré à la batellerie en Périgord.

Les usages de la noix et du bois de noyer

Au siècle suivant, en 1730, l’intendant de Guyenne mentionnait que « Les noyers produisent l’engrais du pot de la plupart des paysans et leur lumière ». Malgré une production vraisemblablement importante, on peut supposer que le commerce concernait bien plus l’huile que le fruit, comme le laisse entendre un texte (Verdier, 1657) indiquant que « les noyers abondent en bas Périgord, de sorte que le trafic des huiles de noix est grand à Sarlat, qui en est la ville capitale. »

Les textes des enquêteurs envoyés en Périgord au cours des XVIIe et XVIIIe siècles démontrent que la culture de la noix existait comme pouvait exister celle d’autres arbres fruitiers. Or, ces textes indiquent tous que les noyers, pourtant nombreux, étaient plantés en bordure des chemins, mais pas en vergers.

Les noyers étaient plantés dans le but de vendre une partie de la récolte, sans oublier l’approvisionnement de la maison en huile de noix pour toute l’année. La cuisine se faisait à l’huile noix, à la graisse de cochon, de canard ou d’oie. La consommation annuelle d’huile par foyer a pu aller jusqu’à 500 litres. Le Périgord, de l’aiguière au zinzolin, Objets usuels, cadres de vie et gestes du quotidien de 1600 à 1945, Monique Bourgès Audiver. (2)

De tout temps, la noix a fait partie de l’histoire et du patrimoine culturel et gastronomique du Périgord. Un témoignage datant de 1730, montre que les trois-quarts des paysans utilisaient exclusivement l’huile de noix pour la cuisine. Au-delà de son usage culinaire, elle servait principalement pour l’éclairage, mais aussi pour d’autres utilisations comme la peinture, la décoration et la fabrication du savon… Son bois était très apprécié en ébénisterie ; il était utilisait, non seulement pour faire des meubles, mais aussi pour fabriquer les sabots et les jougs de bœufs.

Le noyer est le seul arbre dont les fruits soient convertis en huile. Cet arbre est rare dans une partie des arrondissements de Périgueux et de Bergerac ; les grands froids de 1789 et 1794 en firent beaucoup périr (…). On rencontre en assez grand nombre des noyers dans l’arrondissement de Ribérac et plus encore dans celui de Nontron, mais c’est principalement dans l’arrondissement de Sarlat que le cultivateur multiplie cet arbre précieux par ses fruits et la souplesse, la légèreté et la couleur de son bois. Dans ces deux derniers pays, ces arbres sont entés [opération consistant à greffer sur un arbre un scion provenant d’un autre arbre] ; cette opération, en rendant leur végétation plus tardive, empêche les gelées du printemps de leur être nuisibles. — Le marquis André de Fayolle (1765- 1841), correspondant à la Société d’Agriculture du Département de la Seine. (3)

Le bois de noyer était également utilisait dans les tourneries du Sud-Ouest de la France pour la fabrication des ébauches de crosses de fusils de chasse. En Périgord, nombreux furent les arbres abattus et transformés en crosses de fusils. Jusqu’en 198485, 30 000 personnes environ vivaient de cette activité, dont 400 dans la zone de Sarlat, Brive, Périgueux. Dans les années 1990, il n’en restait que 230 pour la France entière, pour un marché annuel de fusils atteignant 300 000 pièces. (4)

L’histoire de la noix et de la nuciculture en Périgord

Au début du XIXe siècle, on assiste à une intensification des plantations dans le causse périgourdin. Deux régions s’imposent peu à peu dans cette culture : le Sarladais, principalement (Sarlat devient même la plaque tournante du marché mondial de la noix) et le pays du Lias et du Verteillacois. Le commerce de la noix prospéra jusqu’à cet hiver particulièrement rigoureux de 18291830 qui endommagea de très nombreuses noyeraies périgourdines. Puis ce fut le tour du phylloxéra qui bouleversa radicalement la répartition des cultures. Là où le noyer survécut à un autre hiver exceptionnellement froid, celui de 1870, il prit alors une place de premier plan, place que seuls les agriculteurs les mieux nantis purent lui accorder, les autres se repliant vers la polyculture.

La noix est à nouveau malmenée pendant la Première Guerre mondiale, en raison de l’abattage systématique des noyers, qui fournissent un bois très apprécié. Ce déclin s’accentue avec l’arrivée d’huiles tropicales et des nouvelles oléagineuses comme le colza et l’arachide. L’huile de noix se retrouve en plein déclin à la fin du XIXe siècle. Malgré tout, dans l’entre-deux-guerres, la région de Sarlat se fera une réputation avec la commercialisation de ses cerneaux issus d’une variété à coque tendre, la Grandjean.

Dans les années 1950, la filière Noix du Périgord se mobilise à nouveau pour créer, sur des bases modernes, de nouvelles noyeraies à partir de variétés traditionnelles. C’est à cette époque que la variété Franquette du Dauphiné est implantée dans la région avec succès. Au début du XIXe siècle, la production de la noix était de l’ordre de 100 000 tonnes pour toute la France. En 1970, elle n’était plus que de 30 000 tonnes, et la Dordogne en assurait, à elle seule, 12 000 tonnes devant l’Isère, la Corrèze et le Lot. Aujourd’hui, le Périgord et le Quercy produisent 37 % des noix françaises, à égalité avec le seul département de l’Isère, premier producteur national. (5)Voir la page consacrée à la nuciculture en Périgord.

La nuciculture continue de se développer en Dordogne et, dès 1994, le Syndicat de défense de la noix et du cerneau « Noix du Périgord » se donne pour mission d’obtenir une AOC (appellation d’origine contrôlée)… qu’elle obtient 64 ans après la Noix de Grenoble AOC ! En effet, la première récolte qui en a bénéficié est celle de 2002 (en vertu du décret du 2 mai 2002). Grâce à cette quête constante de qualité, l’AOC noix du Périgord trouve son prolongement européen, le 20 août 2004, en se transformant en AOP (appellation d’origine protégée). — Voir la page consacrée à l’AOC Noix du Périgord.


Notes :

  •  (1) Cette page consacrée à l’histoire de la noix a été rédigé, en partie, sur la base des sources du site internet www.noixduperigord.com.
  •  (2) Le Périgord, de l’aiguière au zinzolin, Objets usuels, cadres de vie et gestes du quotidien de 1600 à 1945, Monique Bourgès Audivert, Les Éditions du Perce-Oreille, 2015. La remarque de l’auteur concernant la consommation annuelle d’huile par foyerest tiré d’une étude intitulée Introduction aux arts du feu et de la terre, A.R.C.P.P.A. / Musée de la Poterie Saint-Émilion
  •  (3) Manuscrit des Archives de la Société Historique et Archéologique du Périgord publié par Jean Maubourguet, Secrétaire-Général de cette Société, Éditions de la Société Historique et Archéologique du Périgord, 1939.
  •  (4) Le Noyer & la Noix, J.Y. Catherin, J.J. de Corcelles, R. Mazin, Éditions Édisud, 1995.
  •  (5) Périgord, mon pays, Guy Filhoud-Lavergne, Imprimerie Fabrègue, Saint-Yrieix-la-Perche, 1970.

Crédit Photos :

  • Blanzac-Porcheresse 16 Noyers 2008, Par User Bordeaux on de.wikipedia (Selbst aufgenommen von de : Benutzer:Bordeaux), via Wikimedia Commons

LA NOIX DU PÉRIGORD

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