Et sur la Dordogne descendent les bateaux….

La genèse de cette aventure est née d’un pari des gens de la rivière Dordogne face aux gens de cinéma, ceux de l’équipe de Josée Dayan, réalisatrice de la série télévisée « La Rivière Espérance », qui affirma haut et fort : « Aucun des hommes de ce tournage n’est capable de réaliser ce qu’ont fait les gabariers ! Eux, c’étaient vraiment des hommes ! » Il n’en fallait pas plus pour prendre le pari. On tope là, et le temps fera le reste…

La vie des gens de rivière et notamment des gabariers de la Dordogne est peu connue, sauf à travers quelques romans de terroir. La diffusion du feuilleton télévisé « La Rivière Espérance », réalisé en 1994 par Josée Dayan d’après l’œuvre de Christian Signol, suscitera, dès lors, l’intérêt du grand public.

Ce succès populaire fut le point de départ de la construction d’un certain nombre de gabares, plus ou moins authentiques, et de maintes publicités promouvant le tourisme fluvial. Ainsi, depuis, des embarcations de type « gabare », bateaux à fond plat comme le courpet corrézien ou argentat et le courau de Moyenne et Basse Dordogne de plus gros tonnage, naviguent sur la Dordogne.

C’est sur l’inoubliable répartie du gabarier Gérard Boudou à son ami Max Maïola, dit Le Nhoc : « Tiens, voilà une rame, tu n’as qu’à faire le bateau qui va avec ! », que la réplique d’un courpet de type « argentat », Élina, voit le jour dans un hangar de Mauzac. Il est le seul encore en circulation sur la Dordogne à avoir été reconnu par le conservateur du Musée de la batellerie de Bergerac, Yan Laborie. Le pari de Max Maïola, charpentier de bateaux anciens et de José Dayan, réalisatrice du feuilleton « La Rivière Espérance » est de remettre en navigation cette embarcation à la seule force des rames et de faire ainsi connaitre les traditions de métiers oubliés ; métiers allant de la fabrication du bateau au commerce engendré par la rivière.

La confrérie des Gabariers naît alors, en 1998, et relève le défi insensé de descendre la rivière Dordogne « en eaux marchandes » (c’est-à-dire avec les fortes eaux de plein hiver), depuis le pays Haut à Carennac, jusqu’en terre libournaise, avec cargaison de merrains et de marins d’eau douce !

Quand l’humanitaire contribue à faire découvrir la vie des gens de rivière

Une grande cause, celle portée par le Téléthon de 1998, offre à « Élina » d’accomplir son projet en voguant vers Lalinde au départ de Carennac. Aucune gabare n’avait parcouru une telle distance sur la rivière depuis soixante quatre ans ! L’aventure humanitaire, renouvelée en 2000, permet un voyage intégral depuis Argentat jusqu’au port de la Lune à Bordeaux, avec le concours précieux du Lions Club International.

Passer le Malpas…

Trois cent quatre vingt kilomètres de descente à la force des rames et d’un long gouvernail, « la plume », sur la trace des gabariers de métier… Trois tonneaux, quelques piquets et cercles de barrique marquent le symbole de cette descente mythique entre le Haut et le Bas pays.

Au fil des siècles, la Dordogne devient un axe naturel de commerce entre l’Auvergne et le port de Bordeaux. La batellerie contribue fortement à l’acheminement des vins de Domme et de Bergerac vers Libourne, d’où ils sont exportés vers l’Angleterre, l’Irlande, l’Écosse, la Hollande. Faute de route, la rivière demeure longtemps le seul axe de communication de la vallée.

Bénie soit la pluie, signe de départ dès que les eaux sont marchandes. Les hautes eaux d’hiver et de printemps assurent des voyages rapides. Le débit gonfle à mesure des pluies et de la fonte des neiges. Une hauteur suffisante permet d’affronter les écueils de la rivière avec un minimum de risque.

L’homme de proue a une responsabilité de tous les instants. Il doit avertir le maître du bateau d’une mauvaise passe, le « malpas », d’un danger à éviter… Les six hommes d’équipage doivent alors « souquer » ferme ! Le pilote est seul maître à bord. Son rôle : donner et faire respecter les ordres aux rameurs afin d’optimiser la navigation, dans les courants, dans les courbes de la rivière, avant d’aborder un pont, lors d’accostages difficiles. Un défi à relever à chaque voyage ! Les accidents dus aux forts courants qui rendent le bateau moins manœuvrant, sont relativement fréquents. Pourtant, l’objectif du maître de bateau est d’assurer la livraison intacte de sa marchandise, sans toutefois mettre en péril la vie de ses hommes. Et si par malchance le bateau chavire, la cargaison doit être récupérée à tout prix. La perte des hommes dans les courants froids n’est pas rare… la plupart ne sachant pas nager !

Max Maïola au gouvernail de la gabare Élina

Max Maïola au gouvernail de l’Élina © Alain Vergez

De la rivière, ils en vivent et bien d’autres en dépendent

Tout un monde s’active et donne vie aux rives depuis le Haut pays jusqu’à Bordeaux : charpentiers, bûcherons, feuillardiers, tonneliers, aubergistes, passeurs et pilotes de gabarots, pêcheurs professionnels, réparateurs de filets, charretiers… Des traces de ces métiers oubliés subsistent, rappelant leur existence, pas si lointaine. Ils sont alors paysans, commerçants, négociants, marchands et maintiennent l’économie des régions traversées par la rivière et même bien au-delà.

Libourne est le port terminus des argentats. Les couraux aux formes plus ventrues et au tonnage plus important poursuivent leur route. Après liquidation des marchandises, quelques bateaux remontent avec sel, poissons séchés, épices, « à la rame » ou « à la tire »...

Il existe une tradition très particulière sur la Dordogne : les courpets, construits pour une navigation saisonnière à descente unique, sont « déchirés » et revendus en planches, à bas prix, pour les charpentes de maison ou en bois de chauffage. Les gabariers regagnent alors les Hautes terres à pied. Entiers, ils sont parfois achetés par des « pêcheurs » de sable. Seuls les couraux de Moyenne Dordogne peuvent faire l’aller-retour et remonter jusqu’à Bergerac. Les petits couraux à deux levées, de type ancien, remontent exceptionnellement jusqu’à Souillac, mais uniquement à la tire par le halage.

Le passage des rapides

Avant l’arrivée des barrages, hauts fonds, goulets, courants inverses, roches émergeantes constituent autant de pièges très redoutés. Tous ces dangers incitent les gabariers à une pieuse dévotion. D’ailleurs, sur la colline dominant Lalinde, la légende prétend que Saint-Front fit dresser une chapelle afin de conjurer le sort de ces braves marins.

Les bateaux sont allégés de leur charge pour éviter les chavirages sur les rapides du Grand Thoret, des Pesqueyroux et du saut de la Gratusse. Des transferts de marchandises sont effectués sur des bateaux plus légers et plus maniables, les « allèges », qui permettent de sauver leur cargaison.

Et maintenant ?

Le canal et ses écluses, jusqu’à Tuilières, ont facilité le passage des gabares après la construction des barrages. Pour l’heure, quatre d’entre eux entravent le déroulement d’une descente intégrale sur la Dordogne. Qu’adviendrait-il maintenant si la navigation devait reprendre ?

Perpétuer cette noble tradition de la batellerie inspire des projets vivants d’associations locales

« La confrérie des Gabariers » est née de la volonté de quelques aventuriers amoureux de leur rivière de faire revivre la navigation sur la Dordogne afin de garder en mémoire les traditions d’un noble métier.

Lors de manifestations festives, les gabariers du XXIe siècle se voient contraints de faire gruter leurs embarcations à chaque barrage rencontré, de les transporter par voie terrestre ou de limiter leur descente entre deux barrages. Mais qu’importe, la rivière procure à chaque fois un émerveillement renouvelé que l’on doit à la vue de ses reflets étincelants, de ses rives verdoyantes et à la richesse de son passé.

Devenir gabarier de la Dordogne, le temps d’une descente, c’est ressentir une émotion particulière, une forme d’humilité face à cette rivière sauvage, nonchalante, et parfois rugissante…

Élina fait le spectacle sous le pont de Lalinde, le 4 décembre 2000

Élina fait le spectacle sous le pont de Lalinde, le 4 décembre 2000 © Alain Vergez

Elizabeth Maïola
« L’eau était de voyage – À la rencontre de la rivière Dordogne », Élizabeth Maïola, Michel Denys, Confrérie des Gabariers – Imprimerie Lambert, Lalinde, 2002 Photos Alain Vergez.

Cet article a été publié dans le numéro 2 du magazine « Secrets de Pays ».

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