GRASASA, la petite usine dans la prairie

Il était une fois en Pays Beaumontois… Sainte-Sabine, un village rural qui s’étale de part et d’autre de la route menant vers le Lot-et-Garonne tout proche, et reliant Beaumont-du-Périgord à Villeréal. Les paysans d’ici dont le quotidien, souvent difficile, est empli du labeur familial, armés de leur courage et de leur foi dans les valeurs d’antan, vont s’efforcer de vivre, d’innover et de prospérer en développant l’esprit coopérateur.

En 1960, via le Syndicat des planteurs de tabac, Marius Mirgaudou avait déjà formé la toute première Coopérative d’installation en agriculture paysanne (CIAP) de Dordogne, ouvrant ainsi l’accès aux responsabilités à des femmes. Voilà qui était novateur dans le département et dans le monde rural. Sans que nul ne s’en doute encore, le décor était planté pour, après une longue gestation, voir éclore GRASASA. La rencontre entre Jean Mirgaudou (le fils) et Claude Hibrand, jeune ingénieur du Centre de formation des planteurs de tabac, sera déterminante. Naîtra ainsi, grâce à deux personnages dont les rêves de développement convergent, une collaboration et une foison de projets.

Premiers essais d’ensilage

Lors d’une visite d’exploitation dans le département voisin, nos agriculteurs font une première découverte : le ray-grass et l’ensileuse. Une herbe fourragère peut donc être cultivée !

Jean Mirgaudou, pour sa part, a attentivement observé cette drôle de machine et pense aussitôt pouvoir en construire une. Et… il va le faire !

Yvette Mirgaudou raconte : « Mon mari avait toujours le cerveau en ébullition et dessinait des plans sur tout ce qu’il trouvait. Il avait toujours les poches pleines de bouts de papier sur lesquels il avait griffonné des dessins et des chiffres. Même les murs de la grange n’étaient pas épargnés dès qu’il lui venait une idée ».

Avec cette machine artisanale naissent les premiers essais d’ensilage. Beaucoup ont converti leur « troupeau viande » en « troupeau laitier ».

Vient 1963 et l’achat, en commun, d’une bétonnière. Pour les femmes ce sera un congélateur, installé chez Suzanne Boisserie, le bar-épicerie du village. Chacun y a son casier où stocker ses denrées. Les chantiers d’ensilage rassemblent toujours plus ces hommes réceptifs à l’innovation. Claude Hibrand ne s’y trompe pas et avance un pion vers plus de modernisme.

Pourquoi ne pas déshydrater ?

La graine est semée, elle va progressivement germer, durant deux à trois ans. Même si l’idée première est toujours d’assurer la nourriture des animaux, celle de commercialiser du fourrage déshydraté fait son chemin. Pour cela, il faut une usine… Et pourquoi pas ! Non seulement ils vont la créer leur coopérative, mais ils vont faire bien plus, la construire de leurs mains.

Le groupe des quinze est constitué et tout le pays en parle. Jusque dans les cantons environnants où le scepticisme règne et la raillerie s’exprime : « Vous savez à Sainte-Sabine, il y a une bande de fous… Ils veulent faire une usine de déshydratation de luzerne… qu’es acco ? Ils sont un peu malades ! ». Et voilà les quinze qui s’improvisent maçons, couvreurs où charpentiers. Qui porte sa pelle, sa pioche où sa brouette… et deux chaises reliées par une ficelle qui servent à tirer le niveau.

Naissance de GRASASA

Il fallait tout de même un culot phénoménal pour oser vendre les troupeaux laitiers afin de financer les parts sociales d’un projet d’un million de francs de l’époque aux retombées aléatoires. Tant d’efforts et de motivation ont mollement convaincu le banquier, l’usine pourra se faire. Elle s’appellera GRASASA (Granulés Sainte Sabine).

Premier chantier sur le site : remblayer un terrain assez douteux. 1000 m³ de pierres extraites d’une carrière voisine combleront le bourbier hivernal. Pas le temps de languir, les fondations et les socles des poteaux sont coulés. Il faut monter de toutes pièces un hangar fermé de 500 m², d’une hauteur minimum de 14,5 m, qui abritera l’imposant matériel de déshydratation.

Totalement absorbés par leur tâche, ils construisent leur rêve…

Quelques milliers de brouettes et de bétonnières plus tard, après avoir souvent terminé les travaux à la lueur des phares du tracteur, le hangar est enfin prêt. Le convoi exceptionnel qui livre l’imposant matériel de déshydratation ne passe pas inaperçu dans le pays, il fait même sensation. En 1969, l’usine devient réalité.

Les premières années furent très dures et la persévérance de tous, exemplaire. Les femmes ont largement soutenu leurs maris, accomplissant le travail en leur absence. Au démarrage de l’usine, une nouvelle fonction, très contraignante, leur est dévolue. Préparer la gamelle et aller à tour de rôle nourrir sur place les hommes en poste, occupés à faire tourner l’usine eux-mêmes. Les règlements arrivent parcimonieusement. La légitime fierté d’avoir monté cette usine est tempérée par l’inquiétude. Puis les nuages d’angoisse s’éloignent avec le versement des premiers dividendes, en 1971. Les vaillants pionniers semblent alors pris de « la fièvre déshydrateuse ».

Ils multiplient les expériences !

Granulation des déchets de haricots verts fournis par des conserveries du Lot-et-Garonne ; déshydratation des feuilles de Ginko biloba pour des laboratoires pharmaceutiques ; du tabac, curieusement récolté, plante entière, comme de l’ensilage de maïs. La Société d’exploitation industrielle des tabacs et des allumettes (SEITA) en fait de la « pâte à cigares ».

Enfin précurseurs des précurseurs, les voilà qui s’attaquent aux ordures ménagères ! Les granulés obtenus sont extrêmement durs et servent en ajout consolidant, dans le béton des ponts et des ouvrages autoroutiers. Or les ordures sont mal triées et, souvent, d’indésirables ferrailles provoquent des dégâts… Exit les ordures ménagères. Ils vont finalement se spécialiser dans la déshydratation de la luzerne. Puis il faudra embaucher ouvriers et administratifs, rendant les adhérents à leurs épouses et à leurs exploitations.

GRASASA aujourd’hui : un puzzle à quatre pièces

Une Coopérative d’utilisation de matériel agricole (CUMA) pour les travaux (président Jean-François Le Gall), une usine coopérative (président Thierry Guérin), pour déshydrater et granuler, une SAS (président Dominique Rayet), pour stocker (2 200 m2) et commercialiser, un groupement d’employeurs pour partager de la main d’œuvre (président Jacques Déchart). Se sont ajoutés la mise en bouchons de la sciure pour le chauffage et un four de séchage de bottes de luzerne pour la vente aux éleveurs.

C’est aussi un bâtiment inter-Cuma : plus de 23 000 tonnes de granulés, soit 8 000 de luzerne, ray-grass italien (RGI), maïs et 15 000 granulés bois. Un chiffre d’affaire annuel de quelques 4,2 millions d’euros, vingt-deux emplois temps plein dont trois administratifs, auxquels s’ajoutent huit saisonniers.

47 ans plus tard, GRASASA continue d’écrire son histoire atypique. Les administrateurs n’ont pas eu à changer de nom… Seulement de génération !

Michèle Fourteaux, Publi-Reportage


Plus d’infos sur www.grasasa.com


Crédits photos:

  • Crédit photos : Photos © DR
  • Fleur de Luzerne Gros plan, INRA, Jean Weber, via Wikimedia Commons.

Cet article a été publié dans le numéro 9 du magazine « Secrets de Pays ».

Vous pouvez vous le procurer en consultant la boutique du site…

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