Les grès de la forêt de Liorac

Les grès de la forêt de Liorac, © photo Pierre Boitrel
Dispersés parmi les arbres, d’énormes blocs de pierre moussue semblent avoir été posés là par un peuple de géants vouant un culte à quelques divinités perdues. Mais revenons sur terre, ces gros cailloux n’abritent aucun sortilège, on est simplement en présence d’une fantaisie de la nature. Ce sont des grès sculptés par les éléments pendant des millions d’années, l’homme n’y est pour rien ! Il s’est contenté d’exploiter la dureté de la pierre pour en tirer des pavés.

À certaines périodes de l’ère tertiaire, le climat était si chaud qu’il a altéré les vieux calcaires secondaires du Crétacé. Des débris hétéroclites de sables, d’argiles et de pisolithes (cailloux riches en fer) les ont recouverts et l’ensemble en se décomposant et en durcissant a formé par endroits ces gros blocs constitués de quartz en grains soudés entre eux par un ciment siliceux qui leur donne une considérable résistance à l’usure.

On retrouve dans la forêt des « ateliers de taille » où se sont accumulés des éclats, des « pavés d’écart » ratés, des blocs entamés et abandonnés. Les plus petits débris étaient souvent utilisés pour combler les ornières des chemins.

À la mauvaise saison, quand les champs étaient en repos, en compagnie des feuillardiers, des charbonniers et des bûcherons, les carriers peuplaient la forêt et taillaient leurs pavés.

La mode des pavés est apparue très tôt. Ils recouvraient les chaussées de l’Antiquité classique. En bois, fragiles et glissants, ils ont bien vite été remplacés par les carreaux de granit sur lesquels les équipages roulaient à une allure chaotique et bruyante. On leur préféra tout naturellement les pavés de grès dits « pavés du roi Louis XIII ».

© Photo Pierre Boitrel

La proximité de la Dordogne

La pierre à paver de la forêt de Liorac était bien connue localement. Elle a largement contribué au pavage des rues de Bergerac. Toutes les communes voisines entourant la forêt participaient et les carriers venaient aussi bien de Creysse, Cause-de-Clérans, Saint-Sauveur et Mouleydier où le port avait été créé pour transporter les pavés. Toutes taillaient le grès.

Très proche du fleuve, la forêt de Liorac bénéficiait pour ses pavés du transport fluvial qui diminuait largement le prix du pavage : elle était bien placée pour ce produit dont la densité est d’environ 2,5 tonnes le mètre cube. Une charrette de trois bœufs ne pouvait guère transporter plus de cent-vingt pavés et il fallait compter avec l’état rudimentaire des chemins que ces lourds tombereaux achevaient de défoncer.

Le chantier de Bordeaux

Pendant 200 ans, au XVIIIe et au XIXe siècle, la métropole aquitaine s’est modernisée ; la vieille cité a été percée de nouvelles et vastes avenues qui, pour les recouvrir, consommaient des quantités énormes de pavés.

Les gabarres parties chargées du port de Mouleydier amenaient jusqu’à Bordeaux leur lot de pavés. Ce fut une période de prospérité pour la région, mais pour celles qui ne bénéficiaient pas du transport fluvial, la question n’a carrément été réglée qu’avec l’arrivée du chemin de fer.

Pour les Landes, ce fut une bénédiction

Les pavés de gré de la forêt de Liorac, © Photo Bernard Ermenault

La nature de son sol et de ses eaux a toujours rendu la région des Landes très difficile d’accès. Le sable landais, fin et mobile, n’offre aucun point d’appui ; idem pour l’alios qui n’a pas de consistance.

Quant aux eaux stagnantes, elles étaient dans le désordre comme aux premiers âges. Enfin, sans pierres, comment construire une route ? Tout le monde s’y est cassé les dents, à commencer par les Romains, empêtrés dans les sables. Cependant, à l’époque impériale de la guerre d’Espagne, la route des petites Landes est pavée des grès, de Liorac, bien sûr !

En 1830, devenue d’intérêt national, la création des routes dans les Landes est confiée à l’ingénieur Jules Chambrelent qui fait venir des pierres. Tout va bien jusqu’en territoire des sables. Là, « pour amener les matériaux sur le chantier, on utilise la partie de la chaussée déjà construite et le mètre cube de pierres transporté use les pavés déjà mis en place ». Cette étonnante manœuvre semble inspirée des Shadoks !

Le pauvre Chambrelent a tout envisagé : les canaux, les chameaux dont les pieds se jouent du sable. C’est à un homme, à bout, que se présente enfin la solution… Le chemin de fer se rit du sable et peut transporter les pavés le long de la route des grandes Landes. Dans ce curieux pays, c’est la voie ferrée qui a créé la route pavée.

Petit traité de fabrication

En 1835, l’enquête menée sur la Dordogne par Cyprien Brard recense quatorze carriers à Liorac. Ce chiffre est probablement inexact car si tous les hommes travaillaient aux champs l’été, ils devaient être nombreux à tailler les pavés l’hiver.

Paveur au XVe siècle

On possède un chiffre pour 1858 : la batellerie de la Dordogne a enregistré sur l’année 136 340 tonnes de marchandises à la descente. 50 % du volume était constitué de feuillards, de carassonnes et de pavés. On peut donc tabler sur 50 à 60 000 tonnes de pavés.

Un bon carrier fabriquait dix pavés à l’heure. Pour assurer toutes les commandes, quatorze carriers pouvaient produire cent-quarante pavés en une heure. Ce qui n’est finalement pas grand-chose !

Selon l’Abbé Audierne, auteur du livre « Le Périgord illustré, Guide monumental, statistique, pittoresque et historique de la Dordogne » (Imprimerie Dupont, Périgueux, 1851), la troisième ressource industrielle du département derrière le fer et les meules de moulin était les pavés de la forêt de Liorac… étonnant !

Régine Simonet, Photos Pierre Boitrel

Connaissez-vous l’origine de l’expression « Tenir le haut du pavé » ?

Cette expression signifie avoir une bonne place dans la société. Son origine remonte au Moyen Âge où la chaussée des rues était en forme de V de façon à ce que les eaux pluviales et usées, ainsi que les ordures, s’écoulent au centre. Les personnes les plus pauvres devaient laisser libre la partie la plus haute (donc la plus sèche et la plus éloignée des odeurs) pour que les seigneurs et les nobles puissent y circuler sans trop d’inconvénients. (1)

…et l’origine de cette autre expression : « Battre le pavé » ?

Selon Littré, un « batteur de pavé » est un « fainéant, un vagabond qui n’a d’autre emploi que de se promener. », bref, un oisif. Il en est resté l’idée d’un désœuvré qui n’a rien d’autre à faire qu’errer dans les rues. 


Notes :

  •  (1) Pavé, la Page Wikipedia.

Crédit Photos :

  • Photo de couverture et photo du front de taille : © Pierre Boitrel.
  • Photo des pavés : © Photo Bernard Ermenault.
  • Gravure ancienne : Paveur au XVe siècle. Hausbuch der Mendelschen Zwölfbrüderstiftung, Band 1. Nürnberg 1426–1549. Stadtbibliothek Nürnberg, Amb. 317.2°, via Wikipedia.

Cet article a été publié dans le numéro 9 du magazine « Secrets de Pays ».

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