La forge de Montclar

Elle a fait prospérer le bourg de Montclar en donnant du travail à ses habitants. Ses canons ont mis fin à la guerre de Cent Ans. Ils ont armé la marine royale à la conquête des océans, accompagné Lafayette et libéré l’Amérique, défendu nos frontières sous la Convention, précédé Napoléon dans toute l’Europe… ses chaudières ont fait bouillonner le sucre de Louisiane et on peut encore cuire la soupe dans un de ses vieux peyrols. Que reste-t-il aujourd’hui de la forge de Montclar ?

Pour entrer dans la cour, on passe entre deux culasses de canons surmontées de boulets. Reconvertie, la forge a été restaurée pour recevoir des hôtes. Ce qu’il en reste a pu ainsi échapper à la ruine, mais ce n’est qu’un petit bout des immenses bâtiments d’antan. Les hommes et le temps ont poursuivi leur travail de destruction jusqu’en 1950. Furent alors supprimés la maison du maître de forge, les halles de stockage, hauts fourneaux, foreries et ateliers divers, tous déjà fort endommagés il faut bien l’avouer. Quelques années plus tard seulement, l’intérêt s’éveillait pour notre patrimoine industriel et permettait le classement de la forge de Savignac-Lédrier près de Nontron. Le sauvetage de ce monument historique daté du XVIe siècle nous permet de mieux comprendre aujourd’hui ce qu’était une grosse forge sous l’Ancien Régime. Montclar n’a pas eu cette chance.

La forge de Monclard avant les travaux de restauration

La forge ne s’est pas contentée de perdre des bâtiments. L’étonnant ensemble de canaux et de bassins découlant du bief en cherchant à tirer le meilleur parti de l’énergie dispensée par le Caudau s’est lui aussi effacé. Néanmoins, ce qui nous en reste, c’est son passé prestigieux, son histoire plus tumultueuse que le cours de la petite rivière qui lui a permis d’exister, le souvenir d’un bourg prospère peuplé d’artisans, de commerçants, de notables et de fonctionnaires – Montclar était le siège du bureau de contrôle, à la fois perception et enregistrement – lieu de résidence enfin des grands de ce monde du XVIe avec Rabelais, Montaigne… jusqu’au début du XXe siècle avec la famille Pozzi. Montclar n’a jamais été un village agricole comme ceux qui l’entourent parce qu’il y avait la forge et que chacun, à un titre ou à un autre, en vivait.

Une tradition séculaire

Depuis la conquête romaine, on sait que le métal était couramment exploité en Périgord et selon Strabon, les Pétrocores étaient reconnus pour leur adresse à travailler le métal. Rien d’étonnant à cela dans un pays où toutes les conditions étaient réunies : sites métallifères de surface sur les plateaux riches en fer, forêts denses pour le charbon de bois, réseaux de sources et de cours d’eau pour laver le minerai.

On a retrouvé maints témoignages de cet artisanat métallurgique qui traitait le plus souvent le minerai là où il était collecté : vestiges de « forges volantes » gauloises ou médiévales creusées en plein bois sur les plateaux. Dans les bois de Montclar, sur le site de la Bourgonnie, les scories étaient si nombreuses qu’elles ont servi à la construction d’une voie, la « route noire » bien nommée. Les Fargues à Sainte Foy de Longas, la Citadelle à Cause de Clérans, la « mer de fer » à Saint Agne conservent en quantité du minerai et des scories riches encore de 30 % de fer, ce qui témoigne de l’insuffisance de la chaleur et de la ventilation dans le traitement du métal à cette époque. Le minerai trié, concassé et lavé était grillé pour éliminer sulfure et carbonate, puis introduit dans un bas fourneau souvent enterré dans le sol, avec du charbon de bois et le fondant (castine) en couches successives. Après des jours d’une cuisson qui n’atteignait jamais le point de fusion (1400° C), la masse de métal pâteux (les loupes) contenant encore du carbone et des scories quittait la solitude des plateaux pour rejoindre les forges civilisées de la vallée où on la martelait, l’affinait, la corroyait pour fabriquer des objets de fer forgés, rivetés ou soudés.

Et ce va-et-vient s’est prolongé très longtemps dans le Sud-Ouest, jusqu’à la fin de la guerre de Cent Ans (vers 1435). Peut-être parce que le métal relativement pur et obtenu en une seule opération avait l’avantage d’économiser le combustible qui fût un problème récurrant dans la métallurgie au charbon de bois.

La révolution des hauts fourneaux

L’Est du royaume connaissait depuis longtemps le procédé indirect qui, faisant appel à l’énergie hydraulique pour activer les soufflets, permettait de fondre le métal à plus de 1 500° C. Plus besoin de forger, riveter et souder, on pouvait désormais obtenir par moulage toutes sortes d’objets en fonte de fer à moindre coût et en se donnant moins de mal.

Cette révolution technologique tombe très bien : nous abordons le dernière phase de la guerre de Cent Ans et, pour en finir, Charles VII décide, grâce aux inventions des frères Bureau, d’opposer une nouvelle arme aux archers anglais : l’artillerie. Le pouvoir royal favorise alors l’expansion de la sidérurgie ; jusqu’à la petite noblesse ruinée par la guerre qui y voit le moyen de rentabiliser ses maigres taillis et le droit d’eau dont elle a l’usage exclusif. Car ce n’est pas déroger qu’être maître de forge lorsqu’il s’agit de faire des armes ! De grandes familles chevaleresques l’ont aussi compris, c’est le cas à la forge de Montclar dont l’histoire est liée à celle de la grande famille d’Estissac La Rochefoucault. Hommes de guerre liés au pouvoir, ils confièrent à leurs fermiers, puis aux maîtres de forges, la marche de l’entreprise, tout en obtenant de l’armée et de la marine surtout, des commandes de canons.

Divers privilèges sont accordés aux maîtres des mines et des forges, charge à chacun d’eux d’entretenir « un homme de guerre, armé et accoutré pour Sire le Roi quand besoin sera ». On voit que la guerre n’est jamais loin de la forge. En dépit d’une nouvelle période de violence – les guerres de religions – la mécanisation et la production ne cessent d’y progresser, tandis que le métier s’affine : « des forges où le fer se fend et se tranche en tant de pièces si menues et de telles façons que l’on veut, ce qui ne se faisait auparavant qu’à la main » écrit en 1604 un contrôleur général.

L’appel de l’eau

Les fonderies ont désormais besoin de l’énergie hydraulique. Elles descendent des plateaux vers la rivière où sont déjà installées les moulines aménagées pour faire travailler un « martinet », gros marteau plus lourd et plus régulier que le marteau manuel. C’est ainsi que progressivement, structure de réduction du minerai – les hauts fourneaux – et forges se regroupent et s’associent autour du cours d’eau dont ils utilisent la force. En amont de Montclar, « La Mouline » conserve encore son bief à quelque distance de la forge.

Le Caudau barré en amont constitue une réserve d’eau qui alimente par un bief ou « canal d’amenée » les coursiers jusqu’aux roues hydrauliques « par en-dessous » dont la force et la vitesse étaient modulées en fonction du travail à accomplir.

L’âge d’or de la fonte de fer

Les mesures protectionnistes prises par le roi (1632) encouragent encore l’essor des forges. Enfin, à partir de 1650, les commandes par la Marine Royale de centaines de « bouches à feu » en fonte de fer destinées à remplacer les coûteux canons de bronze, apportent un travail considérable à Montclar et aux autres fonderies périgourdines. Il faut alors agrandir, installer des hauts fourneaux couplés pour la fonte de ces pièces d’artilleries qui sont fabriquées en s’inspirant de la technique de fonte des cloches : des moules confectionnés en terre et pourvus d’un noyau métallique enrobé d’argile sont enterrés à l’emplacement de la coulée du métal. Cette méthode permettait d’obtenir aussi des récipients en fer fondu, peyrols, marmites, chaudières…

Moins coûteux, le moulage au sable en châssis remplacera progressivement les moules en terre qui auront complètement disparu au XIXe siècle.

La Révolution

« Les grandes ruines naissent toujours de l’opulence » (Abbé Audierne).

L’antique famille qui régna sur Monclar est prise dans la tourmente et ses bien vendus.

La Nation doit fournir un effort de guerre énorme en hommes et en équipements. Le Comité de salut public réquisitionne les forges et envoie des commissaires pour activer la production.

À Montclar, le commissaire du peuple Charles-Gilbert Romme, chargé du département en <sup>e</sup>, décide d’agrandir la forge sans tenir compte du fait que le Caudau n’augmentera pas son débit, que les forêts n’activeront pas leur repousse et que les routes ne se trans-formeront pas en voies carrossables par magie. Il entreprend donc de démolir le château de Montclar pour récupérer les matériaux qui serviront à améliorer « la fonderie, tant par la construction de hauts fourneaux, la réparation des chemins, la construction de chales et l’établissement du moulage au sable ».

Sous l’implulsion de Romme, Montclar produit de nombreux canons pour les armées de la République.

En 1803, cinq forges fonctionnent dans le Bergeracois. Montclar, qui appartient alors à M. Duclos, participe à l’activité des forges périgourdines suscitée par le Blocus continental qui ferme le marché français au fer étranger, alors que les besoins de l’artillerie vont croissant. Canons, gueuses de fonte et fonte moulée en grandes chaudières et en étuves pour les colonies, instruments aratoires, poteries en tous genres, un peu d’acier… Jusqu’au milieu du XIXe siècle, on ne chôme pas, mais l’essor de la fabrication est gêné par le mauvais état des forêts et des chemins – problème constant en Périgord – l’isolement des usines et la pénurie de capitaux.

Le déclin des forges

Les industries du XIXe siècle sont désormais aux mains des bourgeois dans le cadre de leur propriété rurale : pas de forge sans eau, sans bois, sans minerai. Patrimoine foncier et outil de production restent inséparables. Nous arrivons à un moment de leur histoire où s’installe un déséquilibre entre la demande croissante de fer et les ressources régionales. Car on se heurte ici à un problème de mentalité : au moment où, pour contrer la concurrence anglaise, suédoise et espagnole, il fallait investir et moderniser, les maîtres de forges entrepreneurs et propriétaires terriens ont préféré se replier sur leurs domaines…

Montclar est inactive en 1811. Réactivée sporadiquement, toujours pour fabriquer de l’armement, la forge s’endort peu à peu. 1860 sera l’année fatale : c’est celle de la signature du traité de libre-échange. Déjà affaiblies pour la majorité d’entre elles, les forges périgordines ne peuvent passer le cap de la concurrence faute de modernisation technique et économique. Sur 43 haut fourneaux fonctionnant en 1860, 13 resteront ouverts en 1861.

Des transformations successives en filature, en scierie… n’ont rien laissé subsister de la prestigieuse forge de Montclar.

Régine Simonet

Cet article a été publié dans le numéro 1 du magazine « Secrets de Pays ».

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