Polyrey : l’amour du bois

Dans la période difficile actuelle où les emplois se font rares, le canton de Lalinde bénéficie toujours de la manne offerte à son personnel par l’entreprise couzotte. Et cela ne date pas d’hier : voilà plus de 115 ans que Polyrey fournit des emplois à la région.

L’histoire débute en Savoie, française depuis une douzaine d’années. Maurice-Philibert Rey qui dirige une scierie prospère en confie les rênes à son fils ainé Pierre-Albert, en 1875. Pierre-Albert est ingénieur des Arts et Métiers, passionné de chimie, il est en relation avec un des fils de la famille Gillet qui, à Lyon, s’est lancée dans l’industrie pharmaceutique et a renouvelé la fabrication de couleurs grâce aux progrès de la chimie. De son côté, notre jeune Savoyard cherche à diversifier les activités de la scierie. Contemplant les morceaux de chutes de bois qui encombrent les ateliers, il se demande comment en tirer parti. Le bois, la teinture… ce sera le tanin, bien sûr ! Extrait de l’écorce de chêne et de châtaignier, on en tire non seulement une teinture brune mais il a aussi le pouvoir de transformer la peau du bétail en cuir imputrescible, il clarifie la bière et le vin… La substance magique fera la fortune de la famille. Le travail et l’astuce aussi, rien n’arrive jamais seul.

Les débuts du tanin

À côté de la scierie, Pierre-Albert aménage une « unité tanante » qui traite une douzaine de tonnes de châtaignier par jour. L’idée ne tarde pas à être reprise et, à la veille de la Première Guerre mondiale, une quarantaine d’usines à tanin font travailler la main-d’œuvre paysanne dans les grandes régions forestières, durant l’hiver. Deux de ses nombreux frères (c’est une fratrie de 14 enfants) créent à leur tour une usine en Bretagne en 1891. De son côté, Pierre-Albert, qui veut doubler sa production, ne peut plus se contenter du bois savoyard. Il a besoin de chêne et de châtaignier, et c’est en Périgord qu’il va trouver son bonheur, en 1899. En plus, il constate que dans la région, la main-d’œuvre est disponible et bon marché.

L’usine de Couze

La vallée de la Dordogne est depuis longtemps un lieu stratégique réputé pour ses forges et ses papeteries, sa rivière et son canal qui facilitent l’accès au port de Bordeaux et, désormais, la voie ferrée. Le site de Baneuil choisi par Pierre-Albert est desservi par la gare et la poste de Couze toutes proches, et c’est tout naturellement que l’usine Rey est devenue « de Couze » tout en étant située sur le territoire de Baneuil. Baptisée « Pierre-Albert Rey » en 1905, l’entreprise ne va pas tarder à envoyer aux quatre coins du monde ses sacs de tanin à l’estampille de la tête de bœuf surmontée de ses initiales. Pour ne pas être en reste, les Gillet de Lyon qui ont ouvert une usine concurrente à Condat (1909) choisissent une tête de lion. Pierre-Albert disparaît en 1918 après avoir formé et mis à la tête de l’entreprise ses deux fils et son gendre.

La deuxième génération

De leur côté, les Rey de Bretagne ont prospéré. Mais Ernest meurt en 1909. Alexis fait alors appel à ses neveux Calloud. Les Rey réussissent dans les activités bretonne, savoyarde et périgourdine sous le sigle SATR (Société anonyme des Tanins Rey). Ils ne sont plus les seuls sur le marché : la SAMTC installée à Saillat en Limousin et PROGIL, qui rassemble toutes les activités chimiques des Gillet depuis 1920, sont là aussi. C’est le cuir qui exige de plus en plus de tanins, le monde entier en a besoin. Les Rey vont devoir s’agrandir. Ils choisissent en Corse le site de Cozensa pour ses châtaigniers, construisent une autre usine en Italie, dans le Tessin, et une troisième dans la jeune Yougoslavie créée par le nouveau patron de la SATR, Auguste Isnard. La PME familiale com-mence à prendre une allure de multinationale.

Retour à Couze

La guerre est passée, l’usine continue et emploie 192 ouvriers en 1927. Après l’extraction du tanin, les plaquettes de châtaignier, devenues inutiles, s’amoncellent comme les chutes de bois de Pierre-Albert cinquante ans auparavant. Cette fois-ci, l’idée c’est la pâte à papier. On ne jette pas chez les Rey, on recycle donc les plaquettes. À côté de l’usine de tanin, on ouvre une unité de cellulose en 1930. Hélas ! C’est la dépression et le chiffre d’affaires des tanins baisse de 50 %. On va oublier pour un temps la pâte à papier. Soutenue par les banques, l’entreprise rachète cependant l’usine concurrente de Saillat qui produira la pâte à papier dont Baneuil aura besoin plus tard pour son lamifié (75 000 tonnes en 1966, 92 000 en 1969).

La guerre passée, l’entreprise redémarre en 1946. La période est difficile, les Rey cherchent une idée qui fera repartir l’entreprise et s’intéressent aux produits fabriqués par les laboratoires américains. Les matières plastiques polypropylène, polyéthylène, polystyrène y font un malheur. Au Canada, le Formica remporte un succès considérable.

Les panneaux lamifiés

Après le tanin en 1870 et la cellulose en 1928, la SATR décide dans les années 50 de s’attaquer, elle aussi, aux panneaux lamifiés qui devraient s’adapter facilement à leur savoir-faire. Dans le laboratoire, la société a embauché un « rince-fiole », étudiant aux Arts et Métiers de Limoges. Il y fait une trouvaille : le « nephen », phénol issu de la cellulose du châtaignier que l’on brûle pour s’en débarrasser. M. du Repaire a l’idée d’utiliser ce nephen comme résine pour lier plusieurs couches de papier et obtenir des panneaux à l’exemple de Formica. Polyrey était né ! Une difficulté cependant, et de taille : noir, le nephen transperçait les couches de papier, faisait des bavures… Plusieurs opérations étaient nécessaires pour en venir à bout. Le nephen fut finalement abandonné, mais pas l’idée.

Aujourd’hui, les couches de papier, constituées à 70 % de bois, sont liées par une résine thermodurcissable. La filiale Polyrey fait très vite des bénéfices qui compensent la chute des tanins et atteignent 45 % du chiffre d’affaire de la SATR. Celle-ci se restructure et s’appelle désormais Société Anonyme des Produits Chimiques et Cellulose Rey (PCC REY).

En 1970, Polyrey produit 7 millions de mètres carrés de panneaux. Il faut augmenter la production de papier. La 3e génération, Pierre et Albert Rey, rachètent les papeteries Prat à Couze, puis initient un partenariat avec l’entreprise AUSSEDAT. Sous la direction de Monsieur Jacques Calloud (souvenez-vous des nerveux bretons, d’Ernest et Alexis Rey) l’entreprise traverse les deux chocs pétroliers sans trop de dommages. Elle intéresse désormais les concurrents internationaux de ce monde papetier où fusions et concentrations se multiplient. Aujourd’hui, SAILLAT est devenu « International Paper » tandis que Polyrey, toujours à Couze, et détenu à 100 % par une entreprise américaine, emploie 639 employés permettant à l’économie locale de survivre en cette période difficile.

Régine Simonet, Photos © Polyrey

Les Rey, des patrons paternalistes

En 1870, n’existent ni sécurité sociale, ni allocations chômages, ni retraites. Certains patrons de cette époque ont fait le nécessaire pour améliorer les conditions de vie de leur personnel et les soutenir en cas de coup dur. On les a traités de paternalistes. Les Rey se sont comportés de cette manière. Le 3 octobre 1907, Louis Rey, demande son admission à la Société de Secours Mutuel de Couze. L’usine employant alors une partie des habitants de Couze et de Bayac, le Conseil accepte l’entrée de ce demandeur, même si son industrie se situe en dehors de la circonscription définie par les statuts. Tout au long de la Deuxième Guerre mondiale, les salaires ont été maintenus, les épouses des prisonniers assistées. À l’usine, bibliothèque, salles de douches et coopérative sont à la disposition du personnel. Enfin, à Port de Couze, l’entreprise a construit 146 logements, la « Cité Rey ». On peut encore voir face à la gare les pavillons comportant deux logements jumelés et un jardin pour chacun. C’est ainsi que des familles entières, sur plusieurs générations, ont fait carrière à Couze.


Cet article a été publié dans le numéro 9 du magazine « Secrets de Pays ».

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