Couze et Saint Front, du papier au champagne…

Augusta Barjou, ouvrière dans les carrières de Couze, là où se faisait la champagnisation
Augusta Barjou, ma grand-mère. © Photo Françoise Cheyrou
Non content de porter en lui les secrets de fabrication du papier chiffon, cet ancien village papetier dont la promotion n’est plus à faire cache bien d’autres secrets tout aussi bien gardés…

Ce fut autrefois un village extrêmement vivant du fait de son activité commerciale. Cependant, aujourd’hui, bon nombre de ses habitants ignorent qu’en 1929 on y produisait du champagne !

Mais où donc ? Les Couzottes et les Couzots dans la confidence s’y reconnaîtront : au cœur des carrières du chemin des Guillandoux…

Les carrières

La carrière des Guillandoux appartenait à Monsieur de La Gineste. Offrant une qualité de pierre indiscutable, le sous-sol de ce lieu fut exploité par plusieurs carriers dès 1839. Ainsi, la pierre était vendue sur place ou acheminée par les voies d’eau (Dordogne et canal) puis, plus tardivement, par la voie ferrée.

Ces carrières, situées sous le Mont d’Onel, avaient été achetées par un dénommé de Laurière. Cette famille, résidant à Pont Saint Mamet (près de Douville, en Dordogne), possédait un domaine viticole d’une cinquantaine d’hectares et souhaitait se lancer dans la champagnisation.

Légende photos : 1. Julienne et André Mignot. 2-7. Photos anciennes et documents : coll. Simone Mignot-Barthoumieux

L’or noir des Causses

Creusées dans le calcaire en bordure de la Couze, les carrières couvrent une superficie de deux hectares environ. La température constante variant de 6 à 12 degrés, elles présentaient tous les atouts nécessaires à la réussite du projet.

Un challenge…

Natif de Pont Saint Mamet, André Mignot était issu d’une famille d’agriculteurs. Il perdit accidentel­lement son père alors que Monsieur de Laurière venait d’acquérir les carrières de Couze et Saint Front, aux Guillandoux. Ce dernier lui demanda de lancer l’affaire de Couze en produisant du vin mousseux méthode champenoise. André accepta le challenge et partit donc s’installer à Couze avec femme et enfant, dans les maisons troglodytiques. C’est près du moulin à papier des Guillandoux que Simone, sa fille alors âgée de deux ans, grandit, auprès de Julienne, sa maman, et d’André, devenu pour l’occasion artisan viticole.

Une belle affaire !

Simone Mignot, Augusta Barjou, Madeleine Roux, Marcel et Josée Armine tous Couzots et Couzottes ont ainsi travaillé dans les carrières et participé à cette formidable aventure qui, pour l’époque, relevait d’un véritable défi. Mais voilà : 1940 et la guerre… André partit, fut fait prisonnier et maintenu en captivité sur la frontière russe pendant cinq longues années. Julienne, son épouse, reprit l’affaire jusqu’en 1945, aidée de voisins faisant preuve de grande solidarité.

Elle parvint à maintenir l’activité qui souffrit cependant des effets de la guerre.

André revint et poursuivit un temps le travail. L’activité cessa définitivement en 1960. Les vignes atteintes du mildiou et décimées par la grêle avaient eu raison de cette noble activité. Ainsi s’éteignit la production.

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Grand vin mousseux « Marquis de Fournils »

Ce mousseux traité à la méthode champenoise portait le nom du château de son propriétaire, situé dans la vallée de l’Isle : « Marquis de Fournils », appellation Bergerac. Le raisin cueilli sur la propriété des de Laurière, au château de Fournils, à Beaupouyet, était acheminé dans les carrières de Couze. Le travail de champagnisation se faisait là.

Aux Archives départementales, Fournils est cité comme terre seigneuriale avec divers propriétaires. Le château se situe sur l’axe Périgueux-Bordeaux, à sept kilomètres de Mussidan.

La saveur du vin « à l’ancienne »

Après une première fermentation au château, les vins arrivaient à Couze, jusqu’aux carrières.
Chacun des employés occupait un poste bien particulier. Le rinçage des bouteilles était réservé aux femmes.

Les hommes s’occupaient de la manutention et du bouchage. Les bouteilles étaient placées sur des pupitres en bois ; elles étaient régulièrement « remuées » afin d’éviter les dépôts. On leur faisait faire des mouvements rotatifs d’un quart de tour puis d’un demi-tour. Les étiquettes noires étaient ensuite collées avec soin, puis les bouteilles stockées.

Les vins, expédiés sur l’ensemble du territoire au départ de la gare de Couze, étaient également acheminés par bateau, via le canal, jusqu’à Bordeaux.

La promotion s’effectuait en partie sur les champs de foire. Ainsi, Augusta Barjou se déplaçait souvent le dimanche, notamment jusqu’à Lanouaille.

Couze et Saint Front a probablement oublié ce temps… Pour ma part, il est encore en moi bien présent. Enfant, j’avais baptisé ce vin « kike », et André ne manquait pas de m’en verser quelques gouttes au fond d’un verre, lors des dégustations !

Quelques étiquettes et tessons de verre épais enterrés ici et là demeurent, témoins d’une époque où les Guillandoux, devenus « terre de dégustation », étaient parvenus à égaler la réputation du papier filtre voisin !

Françoise Cheyrou


1. Julienne et André Mignot. 2. Augusta Barjou, ma grand-mère. 3-5 Photos anciennes et documents : coll. Simone Mignot-Barthoumieux 6. Chemin des Guillandoux, sur droite, l’ancienne entrée des caves, photo F. Cheyrou

Cet article a été publié dans le numéro 4 du magazine « Secrets de Pays ».

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