Le Noël traditionnel périgourdin et ses origines

Illustration Maurice d'Albe
Dans le Noël traditionnel périgourdin, la bûche de Noël – ou souche de nadal – occupait une place importante. Les restes de la bûche étaient dispersés dans les maisons, les bâtiments de la ferme, le potager et le verger, pour assurer protection et prospérité. Les cendres étaient recueillies dans un linge blanc et déposées dans une armoire, ou bien encore utilisées pour préparer des remèdes.

La première partie de cet article se contente de reproduire quelques témoignages relatifs à la célébration de Noël en Périgord. Ils ont été glanés par l’abbé Georges Julien, plus connu sous le nom de Georges Rocal (1), un historien local bien connu ; il les a consignés dans deux ouvrages incontournables : Vieilles coutumes dévotieuses et magiques (2) et Le Vieux Périgord (3). Quelle est l’origine de Noël ? Nous répondrons à cette question dans la deuxième partie de cet article, et nous verrons que superstition et paganisme imprègnent bon nombre des coutumes relatives à la Nativité. Georges Rocal le savait et il ne manque pas de le signaler dans ses écrits…

Le Noël traditionnel périgourdin par Georges Rocal

Noël est précédé de sonneries annonciatrices qui débutent dans plusieurs paroisses le soir du 13 décembre ; comme ce jour est commémorée sainte Lucie, on dit que l’on sonne la Luce. Ailleurs, on retarde jusqu’au soir du 17 alors que les Antiennes du Magnificat à l’office quotidien commencent par O « o Sapientao Adonaio radix Jesse, etc… ». Là, on dit que l’on sonne les O ou les Avents. Dans le canton de Saint-Pardoux, la jeunesse est à l’affût du premier coup de battant et c’est à qui s’écriera le premier « Tripo ! Tripo ! » pour gagner d’être régalé de boudins au réveillon d’après la messe de minuit. Le beffroi de Saint-Quentin, sur ces cloches rétablies après la destruction de la guerre, frappe encore le fameux refrain picard, dont les premiers mots confirment la coutume saint-saudaise : « On carillonne à Saint-Quentin – Des trip’s et du boudin… ». Les volontaires sont nombreux pour répandre, sur les campagnes glacées, les claires harmonies.

Pendant la veillée sainte du 24 décembre se redisent les contes d’autrefois et se chantent les Noëls périgourdins. Dans son savoureux recueil Les vieilles Chansons Patoises du Périgord, M. le Chamoine Chaminade a noté dix-sep Noëls et six variantes. Le mystère de Bethléem y est décrit sans défiguration. La piété y trouve une agréable application. La poésie s’y épanouit en une naïve fraîcheur (2).

La bûche de Noël est mise au feu avant le départ pour la messe. Mauvais présage si, au retour, le rougeoyant brasier désiré est éteint. Cette souche d’arbre fruitier depuis plusieurs mois se sèche près de la chaudière. Cependant, à Saint-Pardoux-la-Rivière, les paysans abattent l’arbre dans la futaie le matin même avant le soleil levé et posent vert ce tronc au foyer. Il est de rigueur pour les gens de Coulounieix de prendre la bûche sur le domaine du voisin et cette maraude, sanctionnée par la coutume générale, n’est pas délictueuse. La bûche, coupée au bois familial, serait dépourvue de pouvoir bienfaisant. Or, l’efficacité de cette bûche est multiple. Nous avons déjà relaté ici ou là, en citant W. de Taillefer, les petits profits qui sont assurés par la souche de Noël. Il écrit encore : « Les cendres liées avec soin dans un linge blanc préservent tout le ménage d’accident fâcheux ». — Georges Rocal, Les vieilles coutumes dévotieuses et magiques du Périgord (2).

La ville ignore bien des bénéfices que réalise la campagne à ne pas négliger les petits profits dévotieux. M. de Taillefer a groupé tous ceux qui découlent de la souche de Noël : « Les charbons et les cendres qu’on recueille avec grand soin sont excellents pour guérir les glandes engorgées, etc… La partie du tronc que le feu n’a pas consumée sert aux bouviers à faire le técoin ou cale de leurs charrues, ils prétendent que cela fait mieux réussir les semences. Les femmes en conservent quelques morceaux jusqu’au jour des Rois pour la prospérité des poulets. Si l’on s’assied sur cette souche, on devient sujet aux froncles (ou clous), et pour s’en guérir, il faut passer neuf fois sous une tige de ronce que le hasard aura plantée par les deux bouts. Les charbons guérissent les moutons et les brebis d’un mal que l’on nomme le goumon [le goître], espèce de gourme, et les cendres pliées avec soin dans un linge blanc, préservent tout le ménage d’accidents fâcheux. Au reste, les tisons de cette souche ont beaucoup d’autres propriétés : certaines personnes pensent qu’elles auront autant de poulets qu’il en sort d’étincelles en les secouant, d’autres les mettent, éteints, sous le lit, pour en chasser les insectes malfaisants ».

Des cadeaux sont portés à l’Enfant-Jésus de la crèche : noix, prunes sèches, sous, pommes, œufs. La statuette a presque toujours les bras cassés par l’imprudence des vieilles ou des gamins qui terminent leurs dévotions en l’élevant jusqu’à eux et en la baisant.

Le jour de Noël, la servante de la maison jette dans le puits un morceau de pain afin qu’il ne tarisse jamais. Cette offrande est renouvelée huit jours après à La Coquille. M. le Dr Barbancey a relaté en 1895 les scènes étranges qui se déroulaient alors à la fontaine de Guino, sur la route de Montpon, à Saint-Martin-de-Gurçon. Pendant la veillée de la Saint-Sylvestre, les conteurs de légendes s’arrêtaient quand l’horloge frappait les douze coups de minuit. Chacun était attentif au signal qui partirait du poulailler. Le coq lançait enfin un chant guttural pour rassurer son harem et apeurer le renard ; les portes de la chaumière s’ouvraient et une course folle, courue par les femmes, se disputait dans la nuit. La première arrivée à la fontaine présentait l’offrande du pain et avait seule droit au bonheur dévolu à la victorieuse. Aussi s’explique-t-on que pour écarter une rivale qui se présentait de front, on en soit venu aux coups. — Georges Rocal, Le Vieux Périgord (3).

Dans le Périgord d’antan, on ne parle pas du père Noël ; celui-ci a été popularisé dans l’Entre-deux-Guerres seulement. On parlait uniquement du « Petit Jésus ». Et l’usage consistant à placer, la veille de Noël, les sabots des enfants dans la cheminée, date du début du début du XIXe siècle. Les cadeaux déposés par « le petit Jésus » étaient rares et très ordinaires : quelquefois une orange, le plus souvent une pomme et, parfois, quelques pralines. Ce n’est qu’à partir du milieu du XXe siècle que Noël devient une fête commerciale. Le sapin était un genièvre, rarement un jeune pin, sobrement décoré de nœuds de papier de chocolat et de rubans de tissu.

Les orignes de la fêtes de Noël

Pourquoi Noël est-il fêté le 25 décembre ?

Apparu au IIe siècle avant notre ère, le culte de la très ancienne divinité perse Mithra connaît un important développement dans la Rome antique (y compris en Gaule) sous l’impulsion des légions romaines qui propagent son culte dans tout l’empire, aux iie et IIIe siècles de notre ère. D’après la mythologie persane, le dieu rédempteur Mithra triomphe des ténèbres et du froid, monté sur son char solaire, symbolisant ainsi le retour du soleil et de la lumière (dies natalis Solis Invicti  : naissance du soleil invincible). Pour rappel, c’est le 21 décembre (4), au solstice d’hiver, que la durée du jour est la plus courte – dans l’hémisphère nord –, alors que la nuit qui est la plus longue. La période du solstice d’hiver marque donc le point de départ des journées qui rallongent, jusqu’au solstice d’été du 21 juin (5). De nombreux peuples de l’Antiquité célébraient ce renouveau, cette renaissance, ce retour de la lumière. C’est le cas des Perses, des Celtes, des Germains et des Romains, pour ne citer que ceux-là…

« Mithra est un des plus anciens dieux des Indo-Européen (IIe millénaire avant notre ère). En Iran, il est associé à Ahura-Mazda, le dieu de la lumière et le zoroastrisme. Introduit à Rome après les victoires de Pompée en 78 avant notre ère, Mithra devint le dieu des légions romaines qui propagent son culte dans tout l’empire. Religion initiatique, le mithraïsme propose une voie de salut individuel en opposition au fatalisme antique. Le rite assimile le cycle de la nature à la démarche des hommes sous la loi du temps. Après avoir reçu un enseignement, l’impétrant est introduit, les yeux bandés, dans une grotte orientée au soleil levant, placé dans une fosse et arrosé du sang d’un taureau sacrifié au-dessus de lui. Après une mort symbolique, l’initié est recueilli parmi ses frères pour un repas symbolique. La cérémonie évoque les futurs rites de la franc-maçonnerie, tout comme les sept degrés que doit franchir le néophyte parmi ses frères pour un repas symbolique. » — Guide secret du Périgord, Jean-Luc Aubardier (6).

Le mithraïsme (ou mithriacisme) devient tellement populaire que l’empereur Aurélien choisit Mithra comme principal dieu protecteur de l’empire. C’est un 25 décembre, en l’an 274, qu’il institue la célébration annuelle de la renaissance du dieu-soleil correspondant au solstice d’hiver. Il lui fait ériger un somptueux temple, dans la vaste plaine du Champ de Mars (Campus Martius), à Rome. Grâce à ce calcul politique, Aurélien contribue à l’apaisement de l’Empire en proie à de nombreuses révoltes, notamment de la part des peuples fédérés. C’est ainsi que la religion du « Soleil invaincu » (Sol Invictus) est officialisée dans tout l’empire romain.

« En pleine anarchie militaire et politique, il s’agit pour l’empereur Aurélien de resserrer les liens entre les différentes parties de l’empire : grâce à l’instauration du culte solaire Sol Invictus Élagabal, il vise à trouver une certaine unification religieuse et politique. La numismatique montre bien en effet combien l’image du Sol Invictus, Soleil victorieux écrasant l’ennemi sous ses pieds, pose l’image de l’empereur vainqueur et invincible. En 274, il fait construire au Champ de Mars un temple consacré au Soleil, templum solis, dont la structure rappelle celle du temple de Baalbeck. La grande fête du « Soleil Invaincu » avait lieu le 25 décembre, soit la date du solstice d’hiver selon le calendrier julien, ce jour était célébré tous les ans par des jeux du cirque : c’était le Dies Natalis Solis Invicti, « Jour de naissance du Soleil Invaincu ».(7)

Cette fête faisait suite aux Saturnales, période pendant laquelle ont lieu de nombreuses célébrations vouées au culte du dieu des semailles et de la fertilité, Saturne. Pendant sept jours – du 17 au 24 décembre –, les barrières sociales disparaissent : famille, amis et esclaves se rassemblent et tous les excès sont permis : on organise des repas qui souvent dégénèrent en orgies, on échange des cadeaux, on offre des figurines de pain ou de terre cuite aux enfants et on décore les maisons de plantes vertes, notamment du houx, du gui et du lierre (des végétaux à feuilles persistantes qui ont – pense-t-on – des vertus magiques ou médicinales).

Jésus est-il né un 25 décembre ?

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde pour dire que Jésus de Nazareth n’est pas né un 25 décembre ; en fait, personne ne connaît sa date de naissance. Par contre, on sait avec certitude que les premiers chrétiens ne célébraient pas son anniversaire. On sait aussi que la première mention attestée d’une célébration chrétienne à la date du 25 décembre remonte à 336 ; elle a lieu à Rome. D’autre part, la date du 25 décembre comme anniversaire de la naissance du Jésus n’est adoptée qu’en 354, par le Pape Libère. Enfin, il faudra attendre 425, pour que l’empereur d’Orient Théodose II codifie officiellement les cérémonies de Noël, puis le concile d’Agde, en 506, pour que la célébration de Noël devienne jour d’obligation, et 529 pour que l’empereur Justinien en fasse un jour chômé. Bref, il faudra près de 500 ans pour que Noël s’impose dans la chrétienté et fasse oublier ses origines païennes. Et quelques siècles supplémentaires seront nécessaires pour que la célébration de la Nativité se propage en Europe : en Angleterre au VIIe siècle, en Allemagne au VIIIe , dans les pays scandinaves au IXe , dans les pays slaves au IXe  et Xe siècle.

Pourquoi la date de Noël coïncide-t-elle avec celle du solstice d’hiver ?

Comme nous allons le voir, si le Noël chrétien est fêté un 25 décembre, ce ne serait pas en raison d’une simple coïncidence, bien au contraire. C’est en effet pour contrer l’influence croissante de la divinité païenne Mithra que les autorités chrétiennes décident d’instaurer une nouvelle fête, celle de la naissance de Jésus. Ce dernier étant considéré comme la « lumière du monde », le « vrai soleil » ou « nouveau soleil » resplendissant sur le monde, l’association avec le dieu-soleil Mithra permettra de neutraliser plus facilement cette fête païenne. Le christianisme va donc gagner du terrain sur le mithraïsme, sans trop de problèmes d’ailleurs : il tombe définitivement dans l’oubli avec la campagne d’éradication des religions non-chrétiennes menée par l’empereur Théodose à la fin du IVe siècle. C’est, en effet, suite au décret de 391 que les temples païens sont détruits ou transformés en églises.

Après la chute de l’Empire romain d’Occident, la fête de Yule – fête du solstice d’hiver chez les peuples germaniques et scandinaves – est remplacée de la même manière lors des conquêtes de « christianisation ». Yule est qualifié aujourd’hui encore de Noël celte.

Le saviez-vous ?

L’église monolithique d’Aubeterre-sur-Dronne (autrefois en Périgord, aujourd’hui en Charente) dissimulerait, dans sa crypte, un rarissime temple de Mithra ouvert au public. Il s’agit toutefois d’une hypothèse aujourd’hui contestée.


Notes :

  •  (1) Un prêtre résistant : Georges Rocal (1881-1967), Historien du Périgord et Juste parmi les nations, un livre édité aux Éditions Secrets de Pays que vous pouvez commander directement sur ce site.
  •  (2) Goerges Rocal, Les vieilles coutumes dévotieuses et magiques du Périgord, Toulouse : E.-H. Guitard, 1922. Réédition Périgueux : P. Fanlac, 1971 ; 1985 ; 1997.
  •  (3) Goerges Rocal, Le Vieux Périgord, Bergerac, Paris, Toulouse, Marseille : Éditions Occitania, E.-H. Guitard, éditeur, 1927.
  •  (4) Le solstice de décembre a généralement lieu le 21 ou le 22 décembre. Il est tombé un 23 décembre en 1903 et il faudra attendre le début du XXIVe siècle pour le voir se produire de nouveau à cette date. Il est tombé un 20 décembre 10 fois à la fin du XVIIe siècle et tombera de nouveau à cette date à la fin du XXIe siècle et à la fin du xxve siècle14. – fr.wikipedia.org/wiki/Solstice.
  •  (5) Le solstice de juin se produit en général le 21 juin. Il est survenu le 20 juin en 2008 ainsi qu’en 2012 et 2016, ce qui n’était pas arrivé depuis 1896 ; cela se reproduira en 2020, 2024, … Il s’est produit le 22 juin en 1975 et tombera à nouveau à cette date au début du XIIIe siècle en 2203, 2207, 2211 et 2215, puis en 2302. Le solstice de juin tombera exceptionnellement un 19 juin en 2488 et ce sera la première fois depuis la création du calendrier grégorien13. – fr.wikipedia.org/wiki/Solstice.
  •  (6) Jean-Luc Aubardier, Guide secret du Périgord, Éditions Ouest France, 2012.
  •  (7) Le culte de Sol Invictus | La crise du IIIe siècle : 270-275 Aurélien, www.wikipedia.fr.

Crédit Photos :

  • Illustration Maurice Albe, Les vieilles coutumes dévotieuses et magiques du Périgord.

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