Chroniques de Pontours (1939-1945) par Madeleine Bonnelle

Les réfugiés alsaciens devant la maison de Pontours-Haut. De gauche à droite, au 1er rang : Théo Mary, Liliane Sigwald, Georges Mary, bébé Haas, Suzanne Rohner, bébé Haas ; Au 2e rang : Mme Mary, M. Hauser, Marie-Madeleine Rohner, M. Rohner, Mme Rohner, Alice Sigwald, M. Haas, Mme Sigwald, Mme Mary mère, grand-mère Sigwald, M. Sigwald, grand-père Haas

De la déclaration de guerre à la Libération, Madeleine Bonnelle note au jour le jour les événements qui se succèdent, ses impressions, ses sentiments. Ces notes, rassemblées en 1956 en Chroniques, sont une mine de renseignements sur la vie locale et départementale de l’époque : les familles, les notables, la vie de tous les jours, les attentes et les espoirs, la collaboration et la résistance…

Les extraits qui suivent se rapportent au début de la guerre, de septembre 1939 à juin 1940.

« Le 3 septembre, pas de courrier, pas de journal. On commence à guetter les nouvelles à la radio. […] A 11 h. on annonce que l’Angleterre déclare la guerre. À 5 h. Daladier fait savoir que la France commence les hostilités. Jusqu’au 15 septembre, nous restons avec des nouvelles très irrégulières. […] Ici les gens sont calmes, raisonnables. Tante Guite n’a qu’à se louer de l’attitude du maire [Jacques Agard, dit Rozier] qui ne cherche nullement à l’accabler pour le logement des réfugiés et qui a, dans le pays, une attitude patriote et calme. »

Les Réfugiés

« Le 15 septembre, M. Brézac [secrétaire de Mairie] annonce que nous aurons 50 réfugiés à recevoir à midi. On aménage de nouveaux dortoirs en hâte. On prépare cuisine et couvert (des tables dans la cour). Menu : soupe, langue de bœuf, haricots, fromage et compote de pommes.

Les premiers réfugiés sont arrivés à 2 h. amenés à Lalinde en auto. Ce premier convoi était celui des infirmes et des bébés, avec pour unique interprète parlant français une fillette de 12 ans aux tresses blondes comme les blés (Suzanne Rohner). Cette arrivée était si navrante que nous en étions bouleversés. Mais dès la voiture suivante, cette impression s’est bien effacée. Ils sont partis depuis lundi et ont voyagé en fourgons à bestiaux, mais ils ont trouvé partout de bons centres d’accueil et ils arrivent nets, bien coiffés, en costumes propres et robes claires. Ils ont quitté leur village de Daubensand sans inquiétude. La guerre paraissant loin encore, ils n’ont jamais entendu le canon, tous leurs bestiaux ont été rachetés par l’Armée, leurs maisons seront gardées et entretenues, ils ont pu emporter beaucoup d’objets personnels et puis, ils ont ce grand réconfort d’être entre eux, encadrés par leur instituteur et leur maire.

À mesure qu’ils arrivaient, tante Guite les recevait, tâchait de repérer état-civil, orthographe et liens de parenté. Maman faisait le “commissaire-du-bord-qui-s’intéresse-spécialement-à-chacun”, expliquait la maison, dorlotait les bébés, donnait de l’aspirine. Moi je faisais “la patronne de l’auberge”, m’occupant des repas successifs, servant, taillant, remplissant les brocs. Peu à peu ils se sont détendus. Les vieux ont sorti leur pipe. Les enfants sont allés secouer les pommiers. […] Il y avait quatre familles dans les chambres, deux dortoirs d’hommes dans la remise et le garage à auto, un dortoir de femmes à l’atelier. »

La drôle de guerre

« Dans notre lointain arrière, ce qui composait au début l’atmosphère de guerre tend à disparaître : la circulation des autos est redevenue normale, personne n’écoute plus la TSF, on ne voit plus passer de trains militaires, on ne croise guère d’uniformes, la poudrerie de Bergerac paraît aussi vide et silencieuse qu’en temps de paix. Quelle drôle de guerre où il ne se passe rien ! Seuls subsistent pour nous la rappeler l’absence des hommes et la présence des réfugiés. […] À Sarlat, l’hôpital est installé dans un collège vide, pendant que les élèves couchent dans les couloirs et dans le théâtre

On sent de plus en plus qu’il faut s’installer, s’occuper, réagir contre l’engourdissement, puisque cette guerre menace de n’en plus finir ! Ou plutôt, même, ne commence pas.

Le village de Daubensand a été adopté par la Principauté de Monaco. Correspondance, visite de l’architecte de la Principauté ; enfin le 15 avril, arrivée d’une délégation monégasque, remise de cadeaux utiles, séance récréative et goûter. Les deux maires reçoivent ensemble.

Les fausses nouvelles cherchent à combler le vide total de nos communiqués. Ces mois de printemps restent une période de totale inaction militaire. Quelle guerre pourrie ! Cette guerre si longue et qui ne nous donne pourtant pas la sensation du danger qui nous galvaniserait. On ne se bat qu’ailleurs (Finlande, Norvège) ; il faut un effort immense pour se rappeler qu’il s’agit d’une guerre entre la France et l’Allemagne. Ce qui se passe autour de nous aboutit d’ailleurs toujours à une défaite pour nous. Quand on pense qu’il faudra ensuite reconquérir la moitié de l’Europe ! On commence à en avoir assez d’encaisser des défaites, on voudrait que quelque chose d’heureux arrive enfin ! »

La débâcle

« Ce qui est arrivé, c’est l’attaque allemande du 10 mai.

22 mai – La soirée d’hier fut atroce. Le communiqué du matin était bon ; […] Mais le soir, on apprend que les Allemands sont partout – à Rethel, à Amiens, à Arras –, que des fautes militaires énormes ont été commises, que les armatures civiles du pays s’effondrent, qu’il suffit de quelques parachutistes pour prendre une ville. Et dire que nous avons méprisé les Polonais et les Norvégiens pour s’être laissé envahir.

Les réfugiés descendaient toujours, suivant en général la grand-route le long de la rivière. De temps en temps, quelques-uns montaient jusqu’au “château” demandant un conseil, un repas, un lit. […]

Et déjà les soldats en retraite commençaient à arriver. Les premiers que l’on vit étaient des débandés, des fuyards sans armes […] Un soir arrive en voiture un capitaine avec un grand chien. Il demande poliment à coucher. Tante Guite lui demande : “Où sont vos hommes ?” – “Je les ai perdus” – “Quand vous les aurez retrouvés, vous reviendrez et on vous fera coucher.” Le lendemain matin, tante Guite, stupéfaite, trouva le capitaine couché dans la buanderie avec son chien ; mais il avait, en effet, ramené quelques hommes qui avaient couché dehors.

Le 15 ou le 16 on vit arriver des autobus parisiens remplis de soldats sans encadrement et sans armes. Ils ont dû rester une nuit ; mes cousins se souviennent des autobus cachés sous les acacias de l’allée de la Vierge.

Enfin, une troupe constituée – plusieurs centaines de Marocains – arriva sous une pluie battante (cette pluie ininterrompue qui accompagna la fin de notre retraite, alors que le plus insolent soleil avait souri aux Allemands au moment décisif.) […]

Vint ensuite (le 17) un groupe d’artillerie coloniale qui, malgré la fatigue et l’épuisement des hommes (ils venaient des Ardennes) marchait en ordre, avec son matériel et ses munitions (il avait même plus que son matériel car il avait ramassé ce qu’il avait trouvé abandonné sur la route.) Le rassemblement des hommes se fit aux sonneries ; le Commandant réunit ses officiers pour les présenter à tante Guite au salon. Les canons et les caissons furent cachés sous les arbres, les chevaux entassés dans les granges, les hommes cantonnés dans les alentours, les officiers couchés dans les chambres de l’aile. […] Il était encore question de se battre, ce bataillon venait pour interdire le passage de la Dordogne et préparer ses emplacements de tir. […] D’autres unités avaient miné le pont de Lalinde et placé des mitrailleuses sur les coteaux.

Le 18 juin, après l’appel de de Gaulle, le Commandant nous réunit au salon ; il nous expliqua les consignes contradictoires entre lesquelles il se trouvait placé et dans quel esprit il fallait les entendre. Il ajouta : “Plusieurs d’entre nous vont partir pour l’Angleterre ; des avions vont venir les chercher ; nous vous demanderons d’être très discrets là-dessus ; si, par la suite, vous êtes interrogés à ce sujet, vous n’aurez rien vu, rien entendu ».

En conclusion

Dans la suite de ses Chroniques, Madeleine Bonnelle évoque les difficultés de la vie de tous les jours, l’arrivée des Lorrains expulsés, les débuts de la Résistance, les événements de l’été 1944 après le débarquement allié en Normandie, et le lent retour à la démocratie. Son témoignage projette sur ces épisodes de la guerre un éclairage parfois fort différent de celui des articles des journaux de l’époque…


Biographie – Bibliographie de Madeleine Bonnelle

Madeleine Bonnelle (19071996), née Madeleine Rousseau, a épousé André Bonnelle, officier de carrière dont elle aura six enfants. Elle écrit tout au long de sa vie sur de nombreux sujets, notamment des chroniques familiales. Petite nièce de SEM, caricaturiste réputé du début du XXe siècle, né à Périgueux, elle rédige avec Marie-José Meneret une biographie de l’artiste (éditions Fanlac, 1979). Elle est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la vallée de la Dordogne où se trouve la maison « Les Pierres » qu’elle habitera une grande partie de sa vie, soit temporairement, soit définitivement jusqu’à son décès. On peut citer, parus aux Éditions Fanlac : Lalinde et son coulobre (3e édition en 1992) et Sur la Dordogne, Badefols (1987).

Sa mère, Marie Rousseau, était la sœur de Marguerite Gouyou-Beauchamps, épouse de Georges Gouyou-Beauchamps, médecin, qui fut maire de Pontours jusqu’à son décès, en 1937. Petite fille, puis jeune femme avec sa famille, Madeleine Bonnelle a souvent passé des vacances à Pontours-Haut, chez son oncle et sa tante, tante Guite. La déclaration de la guerre l’y surprend en août 1939. André Bonnelle est mobilisé, sa femme et ses enfants restent à Pontours-Haut où ils demeureront jusqu’en 1943.



Catherine et François Schunck


Cet article a été publié dans le numéro 7 du magazine « Secrets de Pays ».

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