La fête votive à Port de Couze

Ce récit d’un enfant du pays est extrait d’un recueil de souvenirs titré « La Galope ». Pierre Gonthier y restitue avec enchantement les souvenirs et l’ambiance d’une fête de village d’antan, au Port-de-Couze, en Pays des Bastides…

À l’approche de la fête votive à Port de Couze, le dernier dimanche de juillet, le café Vitrac, route de la gare, entreposait des caisses, à portée de main, sous la tonnelle de lierre et de chèvrefeuille. Chez Lignac, au bord du canal, on les empilait dans un coin de la cour, et chez Simon, au bout du pont, dans l’ancienne cabane de l’octroi.

Le matin de ce que l’on appelait la « vòta », la salive vous venait à la bouche, à la vue des bouteilles de bière, de limonade, de sodas ou de menthe verte mises au frais dans des cuviers de bois garnis de pains de glace.

Le dimanche, jusqu’à la nuit, sous les lanternes vénitiennes, on s’arrêterait chez l’un ou l’autre, selon la répartition des attractions qui drainaient la foule vers les bistrots en prenant soin de ne pas avantager l’un plus que l’autre. Ce seraient les manèges, le concours de pêche, le défilé des pêcheurs, la pesée des poissons, la remise des prix. Puis la retraite aux flambeaux, les feux d’artifice sur le bassin et les flonflons du bal, sous les acacias.

Les enfants couraient vers les jeux, la course en sac, le mât de cocagne, l’estirapials où tout un groupe se dispute une pièce de monnaie jetée au sol, ou la course au canard dans le bassin. Plus rien ne comptait ce jour-là que la magie autorisée par l’explosion de la bombe ouvrant les festivités dès le petit matin.

La course aux canards

Alors qu’une foule rendue guillerette par le Marquis de Fournils – le très instable mousseux élaboré dans les carrières de Couze – se pressait autour du bassin, on lâchait un canard ou deux.

D’abord réjouis par l’espace offert, les volatiles tortillaient du croupion. Mâle et femelle enivrés par les flonflons du manège proche, ébauchaient un flirt canardesque.

À peine entamée, la lune de miel explosait en clameurs, vociférations, sifflets, détonations. Des démons à demi-nus, excités par les cris de la foule, se jetaient à l’eau dans les geysers d’écume.

Les bestioles cherchaient le salut dans un envol aussitôt avorté parce qu’on leur avait rogné les ailes. Elles rasaient la surface, propulsés par la terreur, toute envergure déployée, vite hors de portée des poursuivants qui se ruaient dans leur sillage.

Certains, aussitôt essoufflés, pataugeaient dans la vase. D’autres se dépêtraient de longues herbes qui les déguisaient en génies des eaux. Menacés par les plus adaptés au parcours aquatique, les canards plongeaient pour émerger, quelques encâblures plus loin, sous les lazzis de la foule.

Dans la bousculade on échangeait quelques horions. Des maillots de bain tricotés main, alourdis par l’eau, glissaient pour laisser à nus de juvéniles postérieurs éclaboussés de lumière estivale. Hilares, les badauds ne perdaient rien du spectacle, jusqu’au moment où les canards, prisonniers des roseaux, saisis par les pattes, étaient brandis par des vainqueurs couronnés d’algues gluantes.

À la buvette…

Les hommes commandaient « un Pernod pour Arthur », les femmes « Dubo, Dubon, Dubonnet », un Kina Lillet ou un Clacquesin. Les enfants n’avaient pas le droit de boire avant midi car cela coupait l’appétit. À la différence des grands pour qui c’était le contraire ! Ce qui m’intriguait, mais l’enfance de cette époque était pleine de questions qu’il valait mieux ne pas poser.

L’après-midi, quand les hommes en seraient au demi-pression, et les femmes au panaché bière-limonade, l’air chaud sentirait la poussière, la poudre des pétards et le caramel, je commanderais, affolé comme une guêpe, un soda à la grenadine. On me servirait sur une table vite essuyée d’un chiffon poisseux. J’attendrais la paille que je n’oserais pas demander et je finirais par vider mon verre avec des claquements de langue que je jugeais de circonstance. Quel plaisir !

Les hommes, un peu rouges, avaient tombé la veste, les femmes frisées de la veille, portaient des jupes dont les retouches ne se voyaient qu’un peu et les filles des robes de l’année précédente, sur des jambes qui n’en finissaient pas. Pour les garçons, propres comme des sous neufs, le coiffeur n’avait eu qu’une consigne, bien dégager les oreilles.

J’ai longtemps cru d’ailleurs que les fêtes étaient destinées à exhiber les oreilles des enfants mâles et aussi à boire du vin blanc tiré à la barrique du Père Simon et du mousseux Marquis de Fournils fabriqué dans les carrières de Couzex (1). Produit explosif dont un bouchon cerclé de métal restait fiché au plafond de ma cuisine. Curiosité que nos voisins étaient tous venus visiter, ce dont je tirais une fierté légitime.

On trempait dans ces boissons de fête des boudoirs ou des gaufrettes vendues au détail, dont les inscriptions faisaient rire, parce qu’on avait décidé de s’amuser de tout. Et c’est vrai qu’on riait de bon cœur en ce temps-là, à grands éclats et à grands gestes. On était en joie dès qu’on apercevait dans le chemin les premiers invités qui n’en finissaient pas d’arriver, le vélo à la main, parce qu’ils saluaient les voisins les uns après les autres en répétant aux vieux qu’ils étaient toujours les mêmes, et aux enfants qu’ils avaient beaucoup grandi.

J’attendais avec ravissement nos convives d’un jour, même la cousine Angèle qui était barbue, pour entendre mon père, parfumé à l’eau de Cologne, dire à chacun, dès qu’il passait le seuil : « Honneur à l’invité, si peu qu’il vaille ».

La grand-tante Ida, endimanchée jusqu’au chignon, toisait son monde et différait les embrassades avec une retenue apprise à l’école des Sœurs de Bergerac. L’oncle Élie secouait ses mains vers le corsage des femmes, sa grande silhouette malicieusement agitée d’une feinte convoitise. On lui ferait raconter pour la centième fois ses démêlés avec la porte-tambour d’un magasin parisien, pendant son service militaire ou le service à table, quand cuirassier de deuxième classe, il passait les plats au-dessus des uniformes des officiers et des épaules nues de leurs femmes.

Les habits du dimanche accentuaient la dignité du cousin Charles. La cousine Angèle venait, bijoux dehors, avec des gants de fil, comme à la messe. Mon grand-père Augustin et ma grand-mère Maria arrivaient les derniers. Oncles et tantes, plus jeunes, aidaient aux préparatifs.

La table était dressée dehors. Comme il en était de même chez les voisins, on s’interpellait d’une table à l’autre et l’on s’invitait à trinquer. Surtout à la fin du repas, quand l’eau de vie arrivait avec le café. Les enfants passaient de l’un à l’autre pour quémander un « canard », morceau de sucre trempé dans un fond de tasse.

Ces moments de liesse se renouvelaient plusieurs fois dans l’été. Les fêtes votives se succédaient à Couze, à Calès, à Lalinde, à Pressignac, à Creysse, à Saint Capraise, hauts lieux de la dispersion familiale, toujours à portée de vélos, car personne n’avait d’automobile.

Ces souvenirs au goût de saucisson beurre et de vin de comptoir, qui sentent l’eau de Cologne et résonnent de musique de concours de pêche, ces souvenirs habillés en dimanche qui tournent leur valse à l’envers, ce sont les miens.

Je les garde au fond de ma poche, avec mon mouchoir dessus, comme des bonbons un peu fondus. De temps en temps, j’en suce un, comme ça, pour le plaisir !

Pierre Gonthier
Extrait de « La Galope », éditions La Lauze, Périgueux, 2002
Illustrations : Francis Pralong


Notes :

  •  (1)  « Couze et Saint Front, du papier au champagne », Françoise Cheyrou, Secrets de Pays n° 4, p. 24-27.

Cet article a été publié dans le numéro 6 du magazine « Secrets de Pays ».

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