La trêve des loups

En Périgord, les loups ont longtemps fait partie du quotidien, surtout dans les zones rurales reculées et boisées ; c’est ce qu’attestent ces quelques témoignages de maires et lieutenant de louveterie : « Nous sommes cernés par les loups. » (Sainte-Orse, 1808) ; « Les forêts sont infectées de loups. » (La Chapelle Saint-Jean, 1808) ; « On les voit ensemble, sans exagération, au nombre de 8 et 10. On compte 19 chiens qu’ils ont enlevés aux villages voisins… » (en 1809, les loups sont estimés au nombre de 30 dans la forêt d’Aubas) ; « Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la grande quantité de loups qu’il y a dans la forêt. » (Jumilhac, 1810). En Dordogne-Périgord, 138 loups en moyenne sont tués chaque année de 1798 à 1802 ; 119 de 1812 à 1820 ; 76 de 1885 à 1892 ; 4 de 1906 à 1929. Inutile de dire que cette menace est à l’origine de bien des légendes, de bien des récits…

Rien ne semblait troubler la quiétude apparente du paysage ; le regard suivait l’ondulation des collines avec une aisance particulière. La prédominance des espaces boisés – composés principalement de feuillus – ajoutait au charme de l’endroit. L’ombrage des châtaigniers assurait une protection inespérée lorsque, pendant la période estivale, le soleil chauffait à blanc. Malgré tout, quelques havres de fraîcheur se maintenaient encore dans l’échancrure de vallées profondes et isolées. Mais passée la touffeur de l’été, la mosaïque de l’automne servant de transition, on connaissait parfois des hivers très rigoureux. Ce fut le cas cette année-là…

Immédiatement après les pluies d’octobre, la Toussaint apporta un vent de nord particulièrement glacial. Pendant plusieurs jours, il fut suivi d’un courant d’est qui assécha l’atmosphère, brûlant sur son passage le peu qui restait encore de végétation active. La soudaineté avec laquelle ce froid arriva surprit tant les bêtes que les gens. Les troupeaux furent ramenés à la hâte vers les fermes et le feu s’installa à demeure dans les cheminées, le « cantou » servant d’ultime refuge dans cette lutte contre le froid. Les paysans – forts d’une prudence ancestrale – avaient cependant accumulé assez de réserves de bois pour passer ce cap difficile.

Néanmoins, courant décembre, chacun apprécia un redoux que l’on espérait durable. Il n’en fut rien… Très vite, la neige fit son apparition, et une couche épaisse recouvrit tout, installant un inquiétant silence.

Posé sur son arrière-train, cou dressé, oreille attentive et museau au vent, le loup observait les environs. Son pelage tirant sur le gris le dissimulait aisément dans la végétation environnante, d’autant plus que les branches plongeantes d’un sapin lui servaient de couvert. Un observateur averti aurait pu percevoir l’éclat jaune si particulier de son regard. Rien dans l’attitude de ce chef de meute, d’une taille respectable, ne laissait transparaître la faim qui le tenaillait. Depuis des jours, le froid intense avait contraint cerfs et chevreuils à fuir vers des contrées moins rudes. Seul le petit gibier permettait au groupe de survivre, tant bien que mal ; mais pour combien de temps encore ? Il faudrait prochainement se résoudre à approcher des zones habitées et, de ce fait, affronter indirectement l’homme pour survivre…

Si bétail et basse-cour étaient bien protégés dans les fermes isolées, ils l’étaient moins dans les petits hameaux, la présence de plusieurs feux réduisant la vigilance des habitants ; aussi devrait-il en tenir compte. Il élabora un plan avant de retourner vers les siens au cœur de la forêt.

Un loup gris (canis lupus) hurlantDans les jours qui suivirent, les événements se précipitèrent. De nombreuses bergeries et basses-cours eurent à subir les assauts destructeurs des loups. Deux éléments inhabituels et troublants retinrent cependant l’attention des habitants de la région. En premier lieu, le déplacement de la meute : à la vue des dégâts occasionnés, on en déduisait qu’elle progressait en arc de cercle. Plusieurs bourgades dont Monpazier, Mazeyrolles puis Villefranche venaient d’être touchées. Où cela s’arrêterait-il ? D’autre part, le comportement des loups n’obéissait pas aux règles de l’espèce. On vit ainsi la meute se séparer en deux groupes, l’un cherchant visiblement à attirer l’attention par des hurlements prolongés, tandis qu’au même moment, dans un hameau plus éloigné, l’autre profitait de l’aubaine pour saisir volailles ou agneaux. Parfois, en plein jour, l’incursion fulgurante d’un animal solitaire jetait un tel effroi que personne n’avait le temps de réagir ; une oie saisie prestement par le cou ne pouvait rien faire… Une nuit, un métayer crut apercevoir, parmi ses chiens, un animal au pelage et à l’allure différents ; toutefois, il ne se hasarda pas à vérifier de plus près, retenu qu’il était par une peur incontrôlable. Malgré l’éloignement et la difficulté des déplacements, ces nouvelles inquiétantes, colportées d’un hameau à l’autre, se répandirent assez rapidement.

Oubliant pour une fois leurs différents, le maire, le curé et l’instituteur d’un petit village des environs tinrent conseil sur la conduite à adopter. Pouvait-on se laisser déposséder encore longtemps d’une nourriture indispensable à tous, qui plus est pendant cet hiver particulièrement rigoureux ? Assurément, non !

Élargie à tous les hommes de l’endroit, la discussion fut encore plus âpre quant aux moyens à mettre en œuvre. Tenter de rattraper les loups ? Mieux valait ne pas y penser. La neige recouvrait régulièrement les traces et leurs déplacements s’effectuaient le plus souvent la nuit, à travers bois… Faire appel à la troupe ou au lieutenant de louveterie ? La chose n’était pas plus aisée, l’administration exigeant, avant de réagir, moult témoignages et paperasseries. Poser des pièges aux abords des poulaillers et bergeries ? Cette solution présentait le risque de voir quelques animaux domestiques, ou pire encore, des marmots – habiles à tromper la surveillance de leurs parents – se blesser gravement.

Après accord, il fut convenu d’exercer à tour de rôle une surveillance active, tout du moins dans les zones les plus proches du village, et cela, de jour comme de nuit. À toutes fins utiles, on prépara conjointement quelques fusils à piston susceptibles de reprendre du service. Les interminables discussions furent bientôt suivies par une effervescence inaccoutumée résultant de nombreuses allées et venues. L’Étienne, dont le père avait suivi l’épopée napoléonienne, se fit fort de ramener le chef de meute en le traînant par les deux oreilles. L’excitation était à son comble et des vantardises de ce genre ne pouvaient laisser les gamins indifférents.

Aussi, ce matin-là, muni d’une cognée empruntée dans la remise, Jacques se coula-t-il hors des bâtiments de ferme, longea, au revers du talus, une sente à peine tracée et passa à proximité du petit lavoir… Profitant de l’inattention momentanée des veilleurs, il se dirigea vers la zone boisée. Âgé seulement de douze ans, on le comptait néanmoins partie les grands. À cette époque, la scolarité, d’ailleurs épisodique, s’achevait une année plus tôt, très vite remplacée par les travaux des champs. Physiquement, il était plutôt menu, au grand désespoir de son père, un solide gaillard, bûcheron de son état. Mais la vivacité de son regard traduisait courage et détermination. En outre, il connaissait assez bien le pays pour y avoir souvent accompagné son père.

Bien que gêné dans son déplacement par l’épaisse couche de neige, il lui suffit de quelques heures pour parcourir une importante distance. Brusquement, le vent changea de direction et des flocons – minuscules papillons blancs – tourbillonnèrent parmi les branches dénudées. Puis, la neige devint plus dense, effaçant dès lors toute trace de son passage. La pénombre s’installa dès la mi-journée. Sentant l’estomac lui réclamer son dû, il extirpa de sa besace un quignon de pain noir puis le morceau de lard – dérobé à l’insu de sa mère dans le garde-manger – et mâcha posément. À moins d’une demi-lieue de là, il trouverait la zone où poussent de jeunes sapins et sacrifierait l’un deux pour orner la maison, en cette veille de Noël…

La neige s’étant mise à tomber de plus en plus drue, très vite, il fut incapable de s’orienter ; il dut se résigner à stopper sa progression. Il s’assit adossé à un tronc de dimension respectable, se protégeant ainsi de la tourmente ; il posa la cognée à ses pieds. Perdant la notion du temps, il s’endormit non sans avoir pensé – comme chaque soir – au tendre baiser de sa mère. Soudain, sentant une chaude haleine sur son visage, il crut bien un instant qu’elle était là, présente à ses côtés. Quelle horreur ! Soulevant ses paupières, il constata, terrorisé, la présence de plusieurs loups, face à lui ! Mâchoires béantes, poils hérissés et queue dressée : ils allaient se jeter sur lui !… Alors son sang ne fit qu’un tour, il se leva brutalement, comme mû par un ressort, brandit sa cognée et frappa. Frappa encore et encore… Le tranchant de la lame fit bien des dégâts dans la meute. Le silence avait laissé place aux bruits d’une lutte ponctuée par des hurlements de douleur. Touffes de poils et taches de sang se retrouvèrent mêlés sur une neige piétinée de toute part…

Hélas, il n’avait pas la résistance de son père et, la fatigue venant, ses mouvements se ralentirent peu à peu, laissant du champ à ses agresseurs. Il allait abandonner la lutte, mais à l’instant même, les loups se turent et s’écartèrent soudainement, livrant ainsi passage à leur chef. Le loup gris s’avança alors, babines retroussées, crocs apparents, ses yeux trahissant sa bestiale férocité. Jacques reprit appui sur le tronc tout en brandissant bien haut la cognée, bien décider à porter un coup décisif. Se préparant au pire, il adressa une ultime prière au ciel et eut une affectueuse pensée pour les siens…

À cet instant précis, la neige cessa de tomber, et la lune se dévoila intégralement, éclairant toute la scène. Obéissant à une force invisible, Jacques orienta le métal de la cognée en direction de cette intense et providentielle lumière qui, tel un miroir, aveugla instantanément le loup. Comprenant que leur chef était désormais aveugle, les rescapés se débandèrent sans attendre leur reste, tandis que d’autres moururent sur place, des suites de leurs blessures. Finalement, seul le loup gris demeura en présence du gamin… Pendant un long moment, il régna un silence pesant, puis un curieux dialogue s’engagea au creux de la forêt :

« Je n’y vois plus… je ne pourrai plus jamais chasser… je vais mourir de faim ! », déclara le loup, d’une voix hésitante. Ce à quoi Jacques répliqua : « Je suis épuisé et risque la mort en raison de ce froid ». Complètement transformé, et comprenant soudain la détresse de l’enfant, l’animal fut envahi par un irrépressible sentiment de compassion et, se blottissant tout contre lui, il lui transmit ainsi la douce chaleur de son épaisse fourrure. Il prit l’engagement de le raccompagner au village, malgré les risques encourus. C’est ainsi que – le loup lui servant de guide – l’enfant regagna son village, à la pointe du jour suivant…

Il va s’en dire que la disparition de Jacques avait causé beaucoup d’émoi. Bien que les recherches semblaient désormais vaines – un jour entier s’étant écoulé –, on décida néanmoins de les reporter au lendemain, jour de Noël. Mais pour autant, on ne relâcha pas la surveillance mise en place autour du village, bien au contraire. C’est ainsi qu’au petit matin, les guetteurs, yeux rougis par les longues heures de veille, transis par le froid matinal, aperçurent une forme étrange se profiler, à l’orée du bois le plus proche. En prévision du pire, un fusil fut furtivement armé, tandis que le curé, prompt à repousser la présence d’une créature diabolique, se munit d’eau bénite prêt à exorciser le mal. Très vite, cependant, les hommes reconnurent les vêtements et la silhouette de l’enfant. Aussi, la poudre ne parla pas ; quant à l’eau bénite, elle se glaça autour du goupillon…

La méfiance ancestrale de ces hommes à l’égard du loup disparu, comme par enchantement, lorsqu’il se coucha docilement aux pieds de Jacques. Ce dernier fut particulièrement fier de conter son aventure devant tous les villageois rassemblés pour la circonstance. S’en suivi un jour de liesse qui se déroula alors en présence d’un invité bien peu ordinaire !

Depuis, en souvenir de ce Noël-là, un petit village situé aux confins du Périgord et du Quercy porte toujours le nom de Loubejac(1) (le Loup de Jacques). Nourri par des habitants reconnaissants du sauvetage de l’un des leurs, le loup gris séjourna plusieurs semaines parmi les hommes. Puis, se dirigeant vers d’autres cieux, il disparut mystérieusement un matin de printemps en direction du soleil levant.

Si cette légende a bien failli abandonner la mémoire des hommes, le loup, quant à lui, est toujours présent, indissociable de l’âme de ce pays. Quelques personnes âgées de l’endroit pourraient encore – dans l’intimité d’une conversation sans témoin – vous confier ceci : « De nos jours, en hiver et par nuit de pleine lune, le vent glacial venu du Causse porte parfois une étrange complainte à travers les campagnes. Mais de grâce, ne faites pas comme ces imprudents voyageurs qui – croyant en percer le mystère – partirent dans cette direction… On ne les revit jamais plus ! »

Jean-Marie Hérault


Notes :

  •  (1) LOUBEJAC — Le plus au sud du Périgord, le territoire du village est un coin enfoncé dans le Lot et la limite ancienne des diocèses de Sarlat, Agen et Cahors est marquée par le fontaine dite « des Trois-Évêques ». Le château de Sermet, situé sur un coteau, fut bâti au début du XIVe siècle mais le nom du village est relevé plus tôt, au milieu du XIIIe siècle, lié à l’église dans Saint-Pierre de Lobejac (1260) : beaucoup plus tard, il est coupé en Lou Bejac (1714), lou étant senti à tort comme un article. Il provient en effet d’un nom de personne gallo-raman suivi de -acum, Lupidius ; ce nom dérive de Lupus « Loup », qui était un surnom dans la Rome antique. — Chantal Tanet et Tristan Hordé, Dictionnaire des noms de lieux du Périgord, Éditions Fanlac, 1999.

Crédit Photos :

  • Loup gris d’Amérique du Nord (Canis Lupus), By Gary Kramer (Own work), via Wikimedia Commons.
  • Loup gris au Dakota, Amérique du Nord (Canis Lupus), By Retron (Own work), via Wikimedia Commons.

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