Altaïr… du savoir-faire au savoir-vivre

Altaïr : séchage des fleurs d'été
Séchage des fleurs d'été
Ils se sont installés sur une terre, dans un village déserté, avec un projet : faire revivre les lieux en coopérant avec les forces de la vie pour qu’Eyssal soit un endroit de partage où « on sème et où on s’aime » (Pierre Rhabi). Ils ont travaillé, restauré, puis accueilli et initié des jeunes à leur métier. Trente ans plus tard, le rêve est devenu réalité.

Par ce tiède après-midi de printemps, le soleil réchauffe les vieux murs du hameau engourdi sous la floraison des buissons d’épines noires. Des voix s’échappent des fenêtres ouvertes et des senteurs légères de plantes s’exhalent des séchoirs imprégnant l’atmosphère. Bientôt les hommes descendront du plateau où ils cultivent les jardins de plantes médicinales, les enfants rentreront de l’école et les vaches se rendront à la traite. Laborieuse et paisible, au rythme immuable des saisons, la vie est là.

Au village d’Eyssal plusieurs familles se consacrent aujourd’hui à l’élevage et à l’agriculture, sur un domaine d’une cinquantaine d’hectares descendant le long des côteaux de Liorac vers la vallée du Caudeau, entre Lamonzie Montastruc et Saint Georges de Monclard. Une particularité : l’ensemble est cultivé selon les principes de la biodynamie, que ce soit « le bétail, le maraîchage, les plantes médicinales, les bois, les prairies, de l’abeille à la vache » nous dit plaisamment Patrice Drai, gardien de l’esprit des lieux des jardins d’Altaïr.

Autonomie et solidarité

Patrice nous détaille le mode de fonctionnement du domaine basé sur cinq structures distinctes dont trois sont individuelles :

  • Le GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun) d’Eyssal, géré par Hugues et Fanny Doche, trois enfants. Ils élèvent des bovins pour la viande et le lait et commercialisent leurs fromages sur les marchés.
  • Jean-Marie Coulbeaut, agriculteur et boulanger, vend son pain et cultive son blé en biodynamie.
  • Christian David et Laurence Godfroy font un peu de maraîchage tout en cultivant un hectare de plantes aromatiques depuis 2003. Leur maison en paille, protégée à l’intérieur par une couche d’argile, a été construite en participation avec des habitants du département.
  • Le GAEC « Les jardins d’Altaïr », associant Patrice Drai à Joël Guillet et Antton Oger, cultive plantes médicinales et aromatiques.
  • La SARL Altaïr assure, sous la direction d’Isabelle, le conditionnement et la commercialisation des tisanes et des aromatiques avec Nadine, Marie-Christine, Sophie et David : une équipe en place depuis sept à douze ans pour les plus anciens. Isabelle supervise la gestion de l’ensemble. Cette organisation, respectueuse de la liberté de chacun, unie par un esprit solidaire et une même conception du travail autour du vivant, ne s’est pas constituée en un jour ! Il faut remonter à la création d’Altaïr pour apprécier le chemin parcouru.

Les débuts d’Altaïr à Eyssal

Si le village est médiéval à l’origine – son nom, déformation d’Essart, évoque les grands défrichements du douzième siècle – Altaïr ne date que de 1988. À Eyssal, les maisons étaient en partie ruinées, l’exploitation en survie. Ils furent quatre à acheter l’ensemble du domaine dont Isabelle et Patrice qui cherchaient un lieu propice à la culture de plantes médicinales. Ils décidèrent d’investir le plateau ensoleillé au milieu des bois : « C’était au départ un champ de petite oseille, pas fertile, épuisé, siliceux, avec des mouillères qui ne se drainaient pas naturellement » se rappelle Patrice. Il prit alors la terre à bras-le-corps en la compostant avec le fumier de la ferme et des préparations biodynamiques : silice, bouse de corne… La terre s’est régénérée, les plantes ont poussé et se sont diversifiées (45 variétés aujourd’hui) exigeant de plus en plus de soins. Les Drai ont alors fait appel à des stagiaires pour les aider. En contrepartie, outre le gîte et le couvert, ils recevaient une formation. Immergés dans les soins donnés au végétal, ces jeunes apprenaient tout de la plante, des semis à la récolte. Ils s’imprégnaient ainsi de cette exigence de qualité avec laquelle chaque opération devait être menée si l’on voulait obtenir le meilleur de la plante.

Altaïr tisse sa toile

Peu à peu certains d’entre eux ont adhéré au projet. Joël Guillet et Antton s’y sont associés puis Christian et Laurence. Jean-François Brasille, formateur au centre de détention de Mauzac, encadre des groupes de détenus en fin de peine sur un jardin cultivé en biodynamie depuis 1994.

Chaque semaine, Patrice assure avec lui le suivi technique, le maintien de la qualité et le lien social avec les détenus. Parce que le lien social est un gros problème aujourd’hui  déplorent-ils, « chacun veut s’en sortir tout seul ». Depuis que les paysans sont devenus des exploitants agricoles, on constate l’apparition de suicides chez les agriculteurs isolés au milieu de leurs champs. « Ils vivent hors-sol », comme leurs fraises !

D’autres ont opté pour la cueillette de plantes sauvages et se déplacent, pour Altaïr, des Alpes aux Cévennes, de la Drôme à l’Auvergne, migrant en fonction du stade de maturité des plantes qu’ils recherchent. Catherine et Vincent Segretain ont choisi les Combrailles en Auvergne où ils cueillent de nombreuses variétés sauvages et en cultivent d’autres.

Le réseau d’Altaïr s’étend aux producteurs de plantes issues des climats plus chauds : badiane, hibiscus, oranger… ainsi qu’à la vente en magasins où l’on retrouve leurs tisanes et les personnes qui savent en parler. Une partie est également vendue en demi-gros à des herboristes en Suisse.

Retour au centre de la toile

À Ayssal, le pic du travail de la terre se situe de mai à juillet puis de septembre à fin octobre tandis que pour la SARL, il s’étend de fin août à fin mars. Des passerelles sont jetées entre les deux pour assurer le travail. Isabelle cueille les fleurs l’été, en contrepartie, Joël fait de l’ensachage, à l’automne, quand Isabelle croule sous les commandes. Chacun est capable d’effectuer le travail d’un autre.

L’hiver, les plantes se reposent, pas les hommes ! Patrice et Antton réparent les maisons. Elles ont toutes été refaites pendant l’hiver par les habitants, chacun selon son savoir-faire et sans rémunération ; solidarité et réciprocité étant les maitres mots. On est là dans une autre économie qui n’a pas de prix puisqu’il n’y a pas d’argent. On pense au système SEL (Système d’échange local), le plus connu, et à « la sobriété heureuse », préconisée par l’agro-écologiste Pierre Rahbi.

L’été, ce sont les grandes manœuvres : la cueillette effectuée manuellement, déposée dans des paniers périgourdins tressés dans les environs, part très vite au séchoir. Le séchage est la touche finale, mais attention, la plante ne doit être ni séchée ni chauffée avec brusquerie. Ventilée et déshumidifiée lentement à basse température (25° à 30°) l’eau se retire progressivement laissant à la plante sa souplesse, ses couleurs et son parfum. L’ensachage est effectué manuellement et quotidiennement (quatre à six-cents sachets par jour). Une autre équipe s’occupe des commandes qui sont livrées sous 48 heures (étiquettes, facturation, gestion des stocks).

Tout en dégustant votre odorante tisane, songez-vous à l’attention portée à la qualité et la quantité de travail que représente la pincée de fleurs séchées jetées dans l’eau frémissante ?

Sa nature respectée lui a permis de développer ses vertus thérapeutiques et de vous faire du bien. Voilà pour le savoir-faire. Mais il n’y a pas que cela !

Du savoir-faire au savoir-vivre

Eyssal fut au Moyen Âge un village de pionniers défricheurs. Ces vieux murs hébergent aujourd’hui des pionniers d’un autre type. Ils expérimentent un mode de vie nouveau, plus proche de la nature et plus vrai, basé sur l’humanisme et le partage, la sobriété et le renoncement à une croissance économique indéfinie.

Notre monde ne va pas bien… Le système dans lequel nous vivons ne peut plus désormais nous prendre en charge et s’accroche à l’utopie d’énergies fossiles en voie de disparition.

C’est à nous de prendre notre vie en main sans attendre des aides extérieures hypothétiques. Jacques Attali nous recommande de son côté : « Débrouillez-vous ! ».

Altaïr se débrouille depuis plus de trente ans, autonome et réaliste, altruiste et solidaire. Il nous propose sa voie, agroécologique. Il en existe probablement d’autres, mais celle-ci existe et fait ses preuves. Osons chercher la nôtre.

Régine Simonet
Photos Patrice Drai et David Faglin

Cet article a été publié dans le numéro 4 du magazine « Secrets de Pays ».

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