Blanc sur blanc… La magie du Boutis

Provençale à l’origine, cette technique de broderie en relief, diaphane et raffinée, connait un âge d’or dans l’Europe du XVIIIe siècle. Elle revit aujourd’hui en Périgord.

Assemblez deux coupons de batiste blanchi selon un dessin précis auquel vous donnerez, en y passant une mèche, du volume, jouant avec l’ombre et la lumière… d’étonnants motifs en relief apparaîtront. C’est en simplifiant, bien sûr, le principe du boutis qui tire son nom de l’aiguille nécessaire au méchage(1)

Pourquoi évoquer ici un art typiquement provençal ?

Parce qu’aujourd’hui Rosemonde s’y consacre, dans le Bergeracois. Girondine de naissance, elle a vécu longtemps en Arles où elle s’est imprégnée de culture provençale. Elle y pensait, l’occasion fut un accident qui l’immobilisa deux longs mois. Rosemonde en profita pour s’initier au boutis chez une mercière qui animait un atelier dans sa boutique. Elle vit aujourd’hui à Liorac où elle peut consacrer du temps à sa passion qu’elle fait partager à son entourage. Son désir : perpétuer la tradition et faire revivre cet art du boutis, de fabrication coûteuse parce que dévoreuse de temps, sous forme de loisir créatif que chacun chacune peut pratiquer en solitaire mais aussi en commun.

Un bref historique…

Les ouvrières marseillaises travaillaient jadis à plusieurs sur le même ouvrage ; à la même époque, dans les « quilting parties » américaines du XVIIIe siècle, les femmes assemblaient et piquaient ensemble des courtepointes de mariage qui sont restées la meilleure expression de la tradition du nouveau monde. Le travail en commun favorise les rencontres amicales et rompt la solitude qui est un mal de notre époque.

Le boutis est indissociable du coton exotique au même titre que la soie. Tous deux empruntèrent les mêmes routes caravanières et maritimes pour atteindre les ports européens, Marseille en particulier. Les premières cotonnades indiennes nous sont parvenues grâce aux croisades. Charles d’Anjou, frère de Saint-Louis, conquit la Sicile en 1280. On y connaissait le coton qui servit d’abord à rembourrer les armures et les édredons et surtout à fabriquer des mèches de lampes et de cierges. Des brodeuses siciliennes mirent ensuite au point la technique du « trapunto », quilt en relief ancêtre du boutis. Certaines d’entre elles apportèrent leur savoir-faire à Marseille où, au XVe siècle, les bourgeoises portaient des jupes piquées et matelassées.

Au XVIIe siècle, l’engouement pour les « indiennes » imprimées livrées à Marseille fut tel que les négociants lainiers et soyeux se rebellèrent contre ce commerce qui leur faisait du tort.

François Michel Le Tellier de Louvois (1641-1691) (2), ministre de Louis XIV, interdit leur importation et n’autorisa que celle du coton blanc. C’est alors que le boutis en relief se substitua aux indiennes multicolores en s’inspirant de leurs motifs végétaux. Aussi soigné à l’envers qu’à l’endroit, élégant et raffiné, le boutis séduisit en particulier les grands de ce monde du fait de son prix. Marseille et toute la Provence exportaient leurs luxueuses réalisations dans toutes les cours d’Europe. À Fontainebleau, un inventaire de 1750 détaille la commande passée par Marie Leszczynska, épouse de Louis XV à Marseille : six couvre-lits, dix-huit taies d’oreillers assorties et douze douzaines de « chauffoirs » piqués en broderie de Marseille.

Déjouant les barrières douanières, l’Angleterre et la Hollande importaient la « broderie marcel » (pour Marseille). Par les Antilles, celle-ci passait aux États-Unis sous le nom de « quilt français ». Nos boutis marseillais ont ainsi inspiré les nombreux quilts américains qui ont repris leurs décors : couvre-lits, jupons, robes de chambre ou « casaquins » (vestes courtes) étaient d’une qualité qui remportait tous les suffrages.

Le boutis, une technique de broderie qui revit aujourd’hui en Périgord

Le boutis aujourd’hui

Révolution, blocus continental, guerre de sécession… Aristocratique et coûteux, le boutis est condamné. Des artistes redécouvrent aujourd’hui ce trésor de beauté et s’emploient à le faire connaître à ceux qui seraient prêts à apprivoiser le temps pour se consacrer au boutis.

Régine Simonet
Photos Françoise Cheyrou


On a donné au boutis de multiples étymologies. Mais il semble tirer son nom de l’ancienne aiguille de buis qui permettait ce travaill. Ces aiguilles à deux chas étaient utilisées pour bouter (pousser) sur l’envers les mèches de coton entre les deux étoffes. Les origines du boutis sont liées aux cotonnades et aux indiennes qui provenaient d’Égypte ou des Indes. Elles arrivaient par le port de Marseille, lieu d’échange important avec l’Orient et les pays du Levant. Ce qui a permis à la Provence d’être la première région de France à découvrir ces étoffes. Le plus souvent matelassées, elles commencèrent à être connues et appréciées par l’intermédiaire des croisades. Au XIVe siècle, les ateliers de piquage de Sicile avait adopté le trapunto, un procédé de piquage et de bourrage réalisé sur deux épaisseurs de tissus. La mode des costumes en trapunto gagna l’Angleterre puis la France. Et lorsque le négoce du textile marseillais voulut conquérir de nouveaux marchés, il décida d’embaucher des brodeuses siciliennes. Leur production s’adapta très vite au mode de vie provençal et les indiennes séduisirent la noblesse et la bourgeoisie. Face à cette demande, elles furent désormais imprimées en Provence où les artisans locaux réussirent à imiter puis à enrichir les motifs d’origine. Ces étoffes étaient transformées par les mains des piqueuses qui utilisaient trois techniques, le matelassage, le piqué et le boutis. Leurs travaux de pique, grâce à la facilité d’entretien des tissus obtenus, à leur solidité et à leur décor variable à souhait, connurent un succès immédiat(1)


Notes :

  •  (1) Boutis, Wikipedia.
  •  (2) En tant que ministre, Louvois joue un rôle déterminant, poussant Louis XIV aux solutions de force et de grandeur : pendant la guerre de Hollande, il rejette les propositions de paix des Provinces-Unies (1672) ; il dirige l’occupation de Strasbourg et de Casale Monferrato (1681) ; lors de la guerre de la ligue d’Augsbourg, il fait dévaster le Palatinat (1689). Hostile aux protestants, il soutient la politique des dragonnades et approuve hautement la révocation de l’édit de Nantes (1685). La faveur royale soutient longtemps le ministre de la gloire militaire, qui éclipse vite Colbert. En 1683, Louvois rachète la charge de surintendant des Bâtiments, Arts et Manufactures et supervise, à ce titre, les travaux du château de Versailles. — François Michel Le Tellier, seigneur de Chaville, marquis de Louvois, www.larousse.fr.

Cet article a été publié dans le numéro 8 du magazine « Secrets de Pays ».

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