Pierre Roche-Bayard (1933-2017), vie d’un capitaine d’industrie

Pierre Roche-Bayard, capitaine d'industrie, fondateur d’Andros, rencontre Jacques Chirac
L’industriel s’est éteint le 25 février 2017 dernier dans sa belle propriété de la Rochelière, au Mont de Neyrat, sur les hauteurs de Bergerac. Il laisse derrière lui, avec le souvenir d’une réussite exemplaire, l’image d’un homme croyant et chaleureux profondément attaché à sa terre natale. Depuis sa retraite, il s’investissait sans compter dans la vie associative du Bergeracois.

Dans un quotidien régional, la comédienne Hélène Duc déplorait un jour que Bergerac n’ait jamais donné de « grands hommes » au Périgord. Si l’expression laisse songeur, elle nous permet de remarquer, en revanche, que Bergerac s’est donné de tous temps des personnages d’envergure et des humanistes dont l’exemplarité discrète aura beaucoup ajouté au profit des siens et à son honneur. Pierre Roche-Bayard en est un exemple. Raison de plus, pour nous, de saluer son parcours, ainsi que l’ont fait de nombreux médias au lendemain de sa disparition.

Lorsqu’on le rencontrait pour la première fois, la malice et la bonté qui se lisaient sur son visage s’accompagnaient d’un verbe généreux, reflet de la vive intelligence du regard qu’il posait sur les gens et les situations. Attentif et curieux de tout, il était capable de saisir, en un instant, les capacités et les opportunités dont il pourrait tirer parti pour le bien commun.

Pierre Roche-Bayard est né le 7 mars 1933, à Pécharmant, dans une famille modeste. Son père est artisan charron, son grand-père vient de la terre et il n’a jamais hésité à rappeler les conditions de vie de son arrière-grand-père qui travaillait, lui, la terre des autres. C’est avec une émouvante fierté qu’il produisit un jour, au cours d’une émission de radio à laquelle je l’avais convié, les actes de propriété de cette terre de Pécharmant sur laquelle il a créé le vignoble familial de « Cœur du hameau ». Il l’a surveillé avec amour, à chaque étape de son évolution. Soucieux de faire partager ses valeurs, il en a offert un rang à chacun de ses petits-enfants. Ce vignoble est sa gloire, la revanche de ses pères, le couronnement de son ascension sociale. Fortement marqué par l’esprit sportif qui a gouverné sa vie, s’il a su oser, entreprendre, perdre sans renoncer, il a su aussi se réjouir pleinement de chaque bonne fortune, disposition qui entretiendra en lui, jusqu’à la fin, une étonnante fraîcheur d’âme.

Après des études sans histoire au collège Henri IV, il prend confiance en son étoile lorsqu’il est désigné, en 1951, pour faire le discours des élèves au banquet annuel du collège qui réunit élèves et professeurs. Comment pourrait-il imaginer qu’il reviendrait, en 1989, présider ce banquet en qualité d’ancien élève, devenu grand patron d’industrie ?

Pierre Roche-BayardDiplôme en poche, il choisit l’enseignement. Le voilà instituteur. C’est alors que les évènements d’Afrique du Nord font basculer son destin. Massivement, les jeunes gens de sa génération sont envoyés de l’autre côté de la Méditerranée pour des opérations de pacification dont nous savons aujourd’hui qu’elles dégénéreront en une guerre sans merci.

En compagnie d’un groupe d’appelés bergeracois, il prépare une école d’officiers de réserve. À l’âge de vingt-cinq ans, Pierre Roche-Bayard rejoint l’Algérie, en tant que sous-lieutenant. Là, il est appelé, comme tous les soldats du contingent, à remplir de multiples fonctions. Instituteur, l’ancien de l’USB organise des lendits scolaires avec enthousiasme, mais participe aussi à des opérations de maintien de l’ordre. À Alger, où ses talents d’organisateur n’ont pas échappé à sa hiérarchie, il fait même fonction de directeur de la prison de Maison-Carrée quand l’armée est appelée à la rescousse pour contrôler les 2&400 détenus, droits-communs et politiques confondus.

Ayant échappé à la tragédie, il rentre en France et épouse, en 1954, une ravissante enseignante, Monique Lansac. Fille d’un notable bergeracois, celle qui partage sa foi deviendra la compagne bien-aimée d’une vie. Elle lui donnera trois enfants.

Pierre Roche-Bayard, qui enseigne depuis dix ans, se sent à l’étroit dans son milieu professionnel. Opportunément conseillé par d’anciens camarades de régiment issus des grandes écoles, il se décide à franchir le pas et entre dans l’industrie. Chez Saint-Gobain, en six ans il fera l’expérience de la firme, travaillera sur le pot, l’étiquetage, l’emballage et inventera le pot refermable.

Pierre Roche-Bayard va placer en personne sur les étagères des grandes surfaces des États-Unis les pots de sa confiture “Bonne Maman”

Sa rencontre avec Jean Gervoson, fondateur d’Andros, une petite entreprise de confiture familiale d’une trentaine de salariés installée près de Brive, à Biars-sur-Cère dans le Lot, va se révéler déterminante pour la carrière des deux hommes. Entre eux, l’entente sera totale. Dès 1971, Pierre Roche-Bayard donne son look au pot de confiture, en habillant le couvercle aux couleurs des rideaux à carreaux rouges et blancs de la ferme familiale. Sous ce couvercle, il imagine une étiquette simple, une calligraphie de grand-mère. Il la réalise à la main avec le porte-plume de sa jeunesse, conservé depuis comme un talisman. L’étiquette Bonne maman ne changera jamais et habillera des centaines de millions de pots. Ces pots que le nouveau directeur général et commercial du groupe va placer en personne sur les étagères des grandes surfaces des États-Unis et d’ailleurs, tandis qu’un slogan enfantin résonne dans toutes les têtes gourmandes : « Bonne Maman, c’est toi que j’aime tant ».

Au cours de cette expansion, Pierre Roche-Bayard accueille au stand Andros, présent sur tous les grands salons, des personnalités politiques de premier plan – présidents, premiers ministres, ministres – venues saluer les performances de son groupe. Il rencontre aussi quantité des noms prestigieux du monde sportif, tels Albert Ferrasse, président de la FFR, Jacques Fouroux, capitaine, puis entraîneur de l’équipe de France de rugby, ou encore Pierre Albaladejo, joueur puis commentateur sportif. Tant d’autres, qui tous le connaissent et l’estiment ! Son dévouement au sport n’en a-t-il pas fait le représentant de la première équipe de sponsoring mise en place pour le rugby ?

Pierre Roche-Bayard, créateur de la marque “Bonne Maman“, des confitures bien connus du grand public…

Andros n’en finit pas de croître. Dès 1998, le groupe va diversifier sa production de façon tentaculaire. Pierre Roche-Bayard n’est plus là. L’heure de la retraite a sonné. Lorsqu’il quitte l’entreprise, elle est forte de 6 000 salariés, et la confiture Bonne maman, qui propose désormais une trentaine de saveurs, contrôle 35 % du marché de la confiture en France.

À la fois simple et conscient de l’exemplarité de son parcours qui lui a valu d’être promu officier de la légion d’honneur, il se retire à Bergerac où il achète, en 1996, la propriété du Mont de Neyrat. Il y passera « les vingt plus belles années de [sa] vie », cultivant l’art d’être grand-père, investissant toutes ses forces, son dynamisme et son savoir-faire au service de la collectivité. Il sera président puis président d’honneur des anciens élèves du collège Henri IV, devenu sous son mandat « association des anciens élèves du collège Henri IV et du lycée Maine de Biran », Consul de la Vinée, président du Tribunal de commerce de Bergerac, président du Souvenir français. Soutien de l’USB et du Bergerac Football club, il apporte son concours à d’innombrables associations sportives ou culturelles et s’exclamera en entrant chez Les Amis de la Poésie : « Dites-vous bien que parmi tous les auteurs qui sont ici présents, je suis celui qui a atteint le plus fort tirage. Mon étiquette “Bonne maman” a été éditée à plus de 350 000 000 d’exemplaires ! »

Celui qui avait reçu dès le berceau le don du bonheur s’en est allé, le 2 mars 2017, accompagné par la foule de ses amis, tandis que retentissait dans l’église Notre-Dame de Bergerac, en l’honneur de ce fou de rugby, passionnément attaché à son terroir, le Hen Wlad fy Nhadau (Vieux pays de mes ancêtres), l’hymne du Pays de Galles. Il n’aurait pu imaginer plus bel adieu.

Annie Delpérier, © Photos DR et Valérie Hubert-Cassant

Pierre Roche-Bayard passera « les vingt plus belles années de [sa] vie » dans sa propriété du Mont de Neyrat, à Bergerac, en Dordogne


Cet article a été publié dans le numéro 10 du magazine « Secrets de Pays ».

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