Gabriel Forestier, sculpteur eymétois

Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Partie basse de la porte monumentale : Hercule à gauche, l’Eau à droite. © Élizabeth Clavé

Au cours de sa carrière, Gabriel Forestier a dénudé nombre de jolies jeunes femmes, Eymétoises, Bordelaises ou Parisiennes. Mais c’était pour mieux les draper ensuite, dans des étoffes aussi légères que seyantes… Portrait d’un artiste classique injustement oublié, qui sculptait la plénitude, la sérénité, l’harmonie..

Né le 18 novembre 1889 à Eymet au sein d’une famille paysanne, Gabriel Forestier montre très vite des dispositions pour la sculpture. Sa carrière artistique commence le jour où Pierre Bonnetou effectue sa promenade digestive le long du Dropt. Au pied de la falaise de La Galinière, située dans l’axe du pont médiéval franchissant la rivière, il aperçoit un jeune garçon armé d’un maillet et d’un burin, perché en haut d’une échelle… Il s’agit de Gabriel Forestier, affairé à sculpter deux têtes dans le calcaire brut. La rencontre fortuite avec cet industriel de la conserve va décider de l’avenir de l’artiste.

C’est en 1905, à 15 ans, qu’il livre l’une de ses toutes premières sculptures, le buste en marbre du même Bonnetou. Séduites par le talent prometteur du jeune homme, quelques grandes familles eymétoises, notamment les Victorieux et les Bonnetou, interviennent afin de lui obtenir une bourse qui lui permettra de partir étudier aux Beaux-Arts de Bordeaux. Nous sommes en 1907.

Trois ans plus tard, il inaugure un atelier à Paris. Une photo, non datée, le montre sculptant L’Offrande, la seule œuvre qui orne le parc eymétois portant son nom. Mais son lieu de travail ne reste pas longtemps ouvert, Gabriel Forestier étant appelé en 1911 à faire son service militaire. Il en sort en mars 1913. À peine le temps de reprendre ses activités et le voilà mobilisé… Il va combattre pendant toute la Grande Guerre, en France puis en Italie où il est envoyé, en 1918. Là-bas, il met à profit ses rares moments de liberté pour dessiner les paysages et les architectures des régions de Trévise, Vicence et Vérone. Démobilisé en 1919, il a alors 29 ans et aura passé plus de 7 ans de sa vie sous l’uniforme !

Afin de parfaire ses connaissances artistiques, il effectuera deux autres voyages en Italie, en 1922 puis en 1931/32 – déplacement tragique celui-là puisqu’il perd sa compagne, Catherine-Blanche Vézinaud, qui fut l’une des victimes de l’écroulement de la bibliothèque vaticane, à Rome, en janvier 1932. Il reste seul avec leurs deux enfants.

Après son retour à la vie civile, en 1919, plusieurs commandes parviennent à Gabriel Forestier sous la forme de monuments aux Morts. Celui qu’il sculpte dans la pierre pour le canton d’Eymet est d’abord exposé au Salon des artistes français et lui vaut les honneurs de la « grande presse », qui salue « un chef-d’œuvre dépouillé de tous attributs guerriers et confessionnels. » L’affaire avait pourtant été mal engagée puisqu’il avait refusé sèchement la demande d’un élu : « Faites-nous un soldat mourant superbement ! » Lui-même ayant (sur)vécu pendant cinq ans sur les champs de bataille ne pouvait évidemment concevoir que l’on puisse mourir « superbement »… Sa composition met en scène une jeune femme pensive et grave, vêtue d’une tunique fluide dont les plis légers soulignent un corps ferme.

L’hymne au corps féminin par Gabriel Forestier, sculpteur eymétois

On retrouve dans deux autres monuments de pierre la même volonté de Forestier d’exprimer la douleur, le chagrin et le respect, à Ducey dans la Manche, ou à La Force en Dordogne. Son dernier monument aux Morts, il le réalise à Bergerac, coulé dans le bronze cette fois. Inauguré le 12 juin 1927, il représente deux personnages qui semblent en totale apesanteur : la ‘Victoire’, dont le voile laisse facilement deviner l’aimable anatomie, entraîne dans ses bras un jeune homme mort et néanmoins dénudé.

Inauguration du monument aux Morts d’Eymet, le 17 septembre 1922. Au cours de la cérémonie, Édouard Cazalis avait dit un poème, « La Douleur », ainsi dédié à l’artiste : « Au sculpteur Gabriel Forestier, qui a su animer avec la simplicité et l’harmonie qui sont le fondement de tous les arts, le symbole de la douleur humaine après l’inutile fléau… ».

En septembre 1927 est inauguré à Montignac le buste en bronze d’Eugène Le Roy, en présence de l’ancien président du Conseil, Édouard Herriot(1) : c’est dire l’importance que l’on donne alors à cet hommage au romancier périgourdin.

En 1927 toujours, un confrère sculpteur, Marcel Loyau(2), invite Forestier à travailler avec lui à la réalisation d’une gigantesque fontaine à Chicago, les Chevaux Marins. Une collaboration à une autre œuvre hors normes va tout autant contribuer à la réputation de Forestier : il s’agit du bas-relief ornant la façade du musée des arts de l’Afrique et de l’Océanie situé porte Dorée à Paris – aujourd’hui musée national de l’histoire de l’immigration. Dessiné par Albert Laprade(3), le bâtiment a été construit en 1930 pour l’Exposition coloniale internationale. 13 mètres de hauteur, 110 mètres de longueur, ce bas-relief, qui couvre 1 200 m2, est effectivement grandiose. Il a été conçu et réalisé par Alfred Janniot(4), Gabriel Forestier et Charles Barberis, sur le thème de l’empire colonial au service de la France… Tout un programme, celui d’une autre époque !

De l’Exposition universelle de 1937 à Paris subsiste notamment le Palais de Tokyo, qui abrite le musée d’art moderne de la Ville de Paris. Le ferronnier d’art slovaque Adalbert Szabo est chargé d’en réaliser la porte d’entrée, monumentale avec ses deux vantaux de bronze et verre d’une hauteur de 9 m ! Gabriel Forestier, lui, en conçoit le décor : huit bronzes en haut-relief illustrant l’Air, l’Eau et la Terre ainsi que les arts majeurs : Architecture, Peinture, Sculpture… Cette œuvre vaut à Forestier le Grand Prix de l’Exposition de 1937 et la rosette de chevalier de la Légion d’Honneur au titre des Arts et des Lettres.

Forestier n’a pas consacré son talent au seul corps féminin. Il a aussi sculpté quelques bustes et corps masculins. On lui doit notamment un Hercule exposé en 1935 au salon des Artistes Français, récompensé par la Médaille d’Or.

Sur sa manière de sculpter ses sujets, son fils André rapporte un ‘constat’ de son père : « Apollon ne peut pas avoir d’acné, et la Vierge ne peut être victime de la cellulite ! » Et d’ajouter : « Pour moi, les déesses n’ont pas un corps de femme, mais un corps de déesse. »

En 1938, Gabriel Forestier livre son chef-d’œuvre, La Messagère, pour laquelle il compose tout naturellement un corps de déesse – même s’il se murmure que le modèle fut une jeune Eymétoise… Sous les plis désinvoltes de la tunique se devinent les courbes harmonieuses du personnage. Ah ! ce fameux drapé dont Forestier est devenu le maître et qui, une nouvelle fois, laisse paraître un sein, le gauche, superbe – voire quelque peu provocant, mais on lui pardonnera aisément !

Gabriel Forestier meurt à Paris le 24 mai 1969. Situé entre la mairie et les vestiges du château fort d’Eymet, le parc ombragé qui porte son nom fut inauguré le 29 novembre 1998 en présence de son arrière petit-fils, Hugo.

On sait que de nombreuses œuvres sont éparpillées chez des collectionneurs, dans des lieux publics ou au fond de sombres hangars, à Paris et ailleurs. Et l’on se prend alors à rêver d’un mécène qui, un jour, prendrait l’heureuse initiative de les rassembler en vue de créer, dans la bastide d’Eymet, « un parcours Gabriel Forestier »… Pour enfin réparer un oubli.

Gérard Lallemant


Liste des œuvres sculpteur Gabriel Forestier

  • L’Offrande 1913 Eymet Dordogne
  • Monument aux morts de La Force 1924
  • Monument aux morts de Ducey (Manche), 1921
  • Monument aux morts d’Eymet 1922
  • Monument aux morts de Bergerac, « La Victoire ailée », bronze 1927
  • Buste de Eugène le Roy, bronze, 1927 Montignac
  • Bas relief du Palais de la Porte Doré avec A. Janniot et C. Barberis 1931
  • Vénus, 1934, bronze, Beauvais, préfecture de l’Oise
  • Géant étouffant un serpent, 1934, bronze, Skikda (Algérie), mairie
  • Porte du Musée d’Art Moderne, Palais de Tokyo 1937
  • La Messagère, 1938, pierre, Paris, Jardins du Luxembourg

Notes :

  • (1) Édouard Herriot, Wikipedia. Ministre au sein de nombreux gouvernements, il préside la Chambre des députés sous la IIIe République, puis l’Assemblée nationale sous la IVe République. Président du Conseil des ministres à trois reprises, il est l’un des chefs du Cartel des gauches, coalition gouvernementale et parlementaire des années 1920. Il est aussi le maire de Lyon de 1905 à 1940, puis de 1945 à sa mort. En 1946, il est élu à l’Académie française
  • (2) Marcel Loyau, Wikipedia. Il devient très tôt un artiste reconnu. Il remporte en 1927 le Prix National des Beaux-Arts de l’État. Il épouse l’artiste peintre Jeanne Morancé et s’installent tous les deux à Boulogne-Billancourt. Il est le fondateur de la Société des Beaux-Arts de Boulogne. Il meurt prématurément à l’âge de 40 ans. Une rue de Boulogne-Billancourt porte son nom, ainsi qu’une rue de Vernou-sur-Brenne.
  •  (3) Albert Laprade, Wikipedia. Né à Buzançais le 29 novembre 1883 (Indre) et mort à Paris le 9 mai 19781, est un architecte français. Il a pour collaborateur au sein de son cabinet Léon Bazin, qui le seconde sur tous ses projets au cours des années 1930.
  •  (4) Alfred Jannio, Wikipedia. Élève de l’École des beaux-arts de Paris, Alfred Janniot fait partie de la génération des « artistes du feu », en rapport avec la Grande Guerre. Il est l’auteur d’un œuvre monumental important.

Crédit Photos :

  • Ce pigeon irrévérencieux ne cache heureusement rien de cette Messagère au corps de déesse. Jardin du Luxembourg, Paris. © Élizabeth Clavé
  • Plâtre d’étude pour un buste en marbre de Pierre Bonnetou. © Gérard Lallemant
  • Gabriel Forestier travaillant sur L’Offrande. DR
  • L’Offrande : douceur et sérénité. © Gérard Lallemant
  • Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Partie basse de la porte monumentale : Hercule à gauche, l’Eau à droite. © Élizabeth Clavé
  • Gabriel Forestier sculptant un buste vers 1935. DR
  • La Messagère dans son environnement, au Jardin du Luxembourg à Paris. © Élizabeth Clavé
  • Musée des arts de l’Afrique et de l’Océanie à Paris. Vue partielle du bas-relief montrant la zone consacrée à l’Extrême-Orient. © Gérard Lallemant
  • Musée idem. Détail de la partie extrême-orientale. © Gérard Lallemant
  • Musée idem. Bordeaux, la Garonne et une femme plantureuse et nue dont la chevelure pénètre au cœur du vignoble bordelais… © Gérard Lallemant
  • Inauguration du monument aux Morts d’Eymet, le 17 septembre 1922. Au cours de la cérémonie, Édouard Cazalis avait dit un poème, « La Douleur », ainsi dédié à l’artiste : « Au sculpteur Gabriel Forestier, qui a su animer avec la simplicité et l’harmonie qui sont le fondement de tous les arts, le symbole de la douleur humaine après l’inutile fléau… ».
  • Le monument aux Morts de Bergerac. © Gérard Lallemant
  • Buste d’Eugène Le Roy, Montignac. © Gérard Lallemant

Cet article a été publié dans le numéro 13 du magazine « Secrets de Pays ».

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2 Commentaires

  • Forestier dit :

    Bonjour
    La photo du sculpteur en train de sculpter le buste n’est pas Gabriel Forestier.
    Il y a quelques erreurs dans la biographie.
    Une des petites filles de Gabriel Forestier

    • J.F. Tronel dit :

      Bonjour,
      Merci pour votre message. La photo fautive a été retirée. N’hésitez pas à nous communiquer les erreurs que nous nous ferons un plaisir de corriger. Bien cordialement.
      JF Tronel

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