Les 24 piliers de la halle de Montferrand-du-Périgord

Nul besoin de s’étendre pour comprendre qu’ici, plus qu’ailleurs, en raison de la situation frontalière, la guerre de Cent Ans fut un obstacle majeur à la création de foires et de marchés et à la construction concomitante de halles.

Ainsi, il fallut attendre le 12 janvier 1551 pour que Henri II, par lettres patentes données à Blois, octroie à Jean de Gontaud, seigneur de Montferrand, le droit de créer dans sa seigneurie quatre foires annuelles (25 janvier, 27 avril, 25 juillet et 25 octobre), un marché hebdomadaire chaque lundi et la permission de faire construire une halle. Cela laisse à penser que ladite halle date du troisième quart du XVIe siècle.

Deux siècles durent s’écouler avant que le vide documentaire ne se comble un peu grâce à un document prouvant bien son existence en octobre 1767, qui ne la décrit malheureusement pas et qui n’a aucun rapport avec l’usage habituel d’un tel édifice. Dans son registre paroissial, le curé Chambard raconte en effet qu’à cette date, des fondeurs lorrains ont profité de l’abri qu’elle leur offrait pour fondre quatre cloches pour les églises de Montferrand, Rampieux, Molières et Bigaroque.

Un document conservé aux Archives nationales (T 479-7/8) daté d’août 1778, qui est un rapport d’experts sur l’état des biens que possédaient les Biron à Montferrand (et à Badefols-sur-Dordogne), suivi d’un devis estimatif des réparations à faire, nous fournit une description exploitable de la halle de Montferrand-du-Périgord.

L’essentiel est de savoir qu’elle contenait 15 toises de longueur (29,2 m) sur 10 de largeur (19,5 m) et que sa charpente à croupes était supportée par 24 piliers cylindriques en pierre de taille dressés sur des bases cubiques. Le faîtage aurait été, selon les experts, orienté nord-sud, mais ils ont fait l’incroyable erreur, répétée à Badefols, de confondre le couchant avec le nord.

En 1827, un acte notarié (vente de la halle que le baron prussien de Witzleben consentit à Pierre Taillefer, alors maire de la commune) nous confirme l’existence des 24 piliers. Mais en 1861, la halle qui entre temps avait changé plusieurs fois de mains et se trouvait alors dans celles de Madame de Fontenille, héritière des Vaquier de Regagnac (le château de Regagnac existe encore à Montferrand), avant de passer dans les biens communaux par acte du 22 juin 1862, se présentait comme : « un carré long de 19 m du nord au midi, sur une largeur de 18 m du levant au couchant [curieux carré d’ailleurs]. La charpente est soutenue par 16 piliers en pierre du pays… ». On avait donc supprimé deux rangées de piliers entre 1827 et 1861 ; quelques indices glanés ça et là permettent de réduire la fourchette de dates à 1827/1850.

Mais où a-t-on supprimé les deux rangées de quatre piliers ?

Le côté de l’est est à exclure : c’est celui de la rue.

Celui du nord ? On pourrait y songer car l’acte de 1827 précisait que l’édifice tombait en ruine de ce côté. Il faut pourtant le rejeter. Il y avait là en effet un énorme ormeau à peu près bicentenaire (on le voit sur toutes les cartes postales anciennes et il ne fut abattu qu’en 1954. C’est lui le responsable des dégâts causés à la toiture. Planté à 7 m du bord nord, il avait, en 1912, un tronc de 4,25 m de circonférence et une hauteur de 20 m. À une époque où la halle comptait encore 24 piliers il n’avait pas pu l’être sous elle. Le côté nord est donc à rejeter.

Côté ouest ? En préalable aux derniers travaux de restauration (1995), on fit quelques sondages sous la halle et tout autour. On eut la surprise de constater qu’elle avait été bâtie sur un sol en très forte pente car, alors que la base des piliers qui bordent la rue est au niveau du sol, celle des piliers de la rangée le plus à l’ouest est à plus d’un mètre au-dessous du niveau du sol actuel (les bases visibles sont donc factices). Ces sondages mirent aussi au jour un lit de cailloutis blanc identifiable au sol originel. L’existence d’un dénivelé aussi considérable amena les architectes à conjecturer que la halle avait été construite sur un sol en gradins. À première vue, une telle pente ne plaide pas en faveur de l’hypothèse « ouest ». Mais, outre que ces considérations ne sont pas décisives puisque la pente s’inverse obligatoirement en approchant de la colline, la géométrie va nous fournir la preuve positive que la démolition a bien été faite à l’ouest.

Rappelons en effet les dimensions. 1778 : 29,2 m sur 19,5 m ; 1861 : 19 m du nord au midi sur 18 du levant au couchant ; aujourd’hui : 19,4 m du nord au sud sur 18,1 m de l’est à l’ouest. Il est donc clair que la dimension inchangée (19,4 m) est de direction nord/sud et que la halle a été raccourcie par l’ouest. Ajoutons que les sondages ont confirmé l’inexistence d’un sol archéologique du côté du midi (celui de l’église moderne).

Le pilier occupant l’angle nord-est de l’édifice, dont la partie supérieure est de section carrée, attire l’attention. Le rapport de 1778 nous apporte la preuve qu’il s’agit du pilori (les Biron avaient en effet droit de haute justice). On y trouve qu’il y avait « …à fournir un collié [sic] au carcan placé à un des piliers de la halle ». Les archives n’ont fourni aucune preuve de condamnation au pilori. Il y en eut pourtant puisque le collier usé était à remplacer.

Succession de travaux de rénovation

La halle, achetée en 1862 par la commune, était dans un état alarmant nécessitant des travaux urgents. Il s’en fit, et coutèrent 630 francs. Ils durent se borner à une sorte de rafistolage sommaire et tinrent jusqu’en 1888, date à laquelle de nouvelles réparations s’imposèrent.

En 1911, aux dires du maire de l’époque, la toiture et la charpente étaient sur le point de s’écrouler. On les démolit donc et on les remplaça par celles qui sont encore en place aujourd’hui, sans toucher aux piliers. La dépense engagée pour ses travaux assez considérables dépassa 4 000 francs.

D’autres travaux importants eurent lieu en 1995, cette fois sans toucher à la charpente. Les piliers furent restaurés d’une manière peu discrète et les abords furent aménagés. Emmanuel Payen, architecte responsable des travaux, laissa : « …aux générations futures le soin de décider d’une reprise complète de cette charpente, si possible avec des bois aux sections généreuses et aux assemblages dignes des siècles passés. » Et, tant qu’on en est à exprimer des souhaits un peu fous, pourquoi ne pas espérer que l’on aille jusqu’à la reconstruction complète avec les 24 piliers d’origine ? Telle qu’elle est de nos jours, la halle de Montferrand est déjà belle et majestueuse (elle est inscrite à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques depuis le 5 janvier 1948) en dépit du fait qu’elle ne soit pas l’une des plus anciennes du Périgord. (1)

Mais que serait la halle de Montferrand-du-Périgord si elle avait encore ses 24 piliers ?

Jean Darriné

Histoire générale du village de Montferrand-du-Périgord

D’après une tradition orale qu’aucun écrit ni aucun vestige ne permet de vérifier, des temps préhistoriques à l’époque médiévale, le village se situait sur le plateau. Il aurait été incendié à la suite d’une épidémie de peste, et rebâti sous la protection de son château fort au flanc de la colline.

Dans le cimetière, l’église Saint-Christophe du XIIe siècle, décorée de magnifiques fresques romanes, reste l’un des rares témoins de cette époque. Cet un ensemble iconographique tout à fait exceptionnel pour un monument aussi modeste. Les peintures s’échelonnent du XIIe siècle au XVIe siècle. Le Christ en majesté, entouré des symboles des quatre évangélistes, le patron de l’église, Saint Christophe, un « miracle » de saint Léonard, patron des prisonniers, sont les principales scènes représentées sur les parois.

Le château construit du XIe au XIIe siècle, fut une place avancée de la baronnie de Biron et l’une des plus curieuses forteresses du Périgord, avec ses imposants remparts partiellement détruits au fil de l’histoire ; de ceux-ci, subsistent aujourd’hui les fondations, ainsi que la tour des Estuquètes. Le donjon central profile également sa haute silhouette qui domine le village. À noter également la chapelle et les communs des XVIe et XVIIe siècles.

Sur le territoire de la commune un autre monument est associé à la famille de Biron : le château de Regagnac. Cet ancien repaire noble construit au XIIIe  par la famille de Regagnac, fut reconstruit au XVIe par le maréchal de Biron comme résidence de chasse.

Trois sarcophages de l’époque mérovingienne ont été également découverts à Piquepoul et dans une carrière de Bellevue. (2) (3) (4)


Notes :

Photographies :

  • Montferrand-du-Périgord, Halles, © Mossot, license Creative Commons
  • Léo Testut, La Bastide de Beaumont en Périgord (1272-1789)
  • La charpente de la halle de Montferrand du Périgord, © Mossot, license Creative Commons
  • La halle et l’église, © CM Montferrand, license Creative Commons
  • Photo CCPB et B. Beslin

Cet article a été publié dans le numéro 8 du magazine « Secrets de Pays ».

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