Industrie et solidarité papetière

« Couze est en petit ce que Lyon est en grand ; Couze se trouve posé entre la Couze et la Dordogne comme Lyon entre le Rhône et la Saône… Mon cher lecteur, la Couze joue un tout autre rôle que la Saône ; la Saône à Lyon ne fait pas marcher des fabriques, elle n’a point de chute ; de plus, ses eaux sont toujours louches. La Couze fait marcher des forges à fers, des moulins à blés. Mais sa plus grande industrie, c’est la papeterie. Couze est pour la papeterie ce que Thiers est pour la coutellerie proportionnellement à sa population. »

Ces mots sont édités en septembre 1875, date d’impression d’un ouvrage intitulé Poésies sur Couze et la Franc-Maçonnerie « par Ballande-Fougedoire, fabricant de papier à Thiers, membre titulaire de l’Institut Britannique du Génie Universel et de l’Académie Nationale de Londres ». Dans cet ouvrage, nous apprenons bien des choses sur l’histoire du village papetier dont la prospérité permit le développement du pays lindois au fil du temps.

En 1834…

En 1834, Couze possédait treize fabriques à papier et les inventions y étaient nombreuses :

  • Formes (1) dites à jour par M. Ballande en 1822 ou 1823, améliorées en 1830 ou 1832 par M. Carrier.
  • Forme (1) ronde par M. Prat-Dumas, décédé en 1870, et que son fils Edmond Prat-Dumas, dit Pierre Prat améliora ensuite.

C’est le dépôt des brevets de fabrication par ce dernier, à partir de juin 1904, qui non seulement fit sa fortune et celle de sa famille mais encore favorisa le développement de Couze et de son environnement. Et, comme l’écrit joliment Pierre Ballande-Fougedoire, Edmond Prat-Dumas « était l’ami des ouvriers. Il avait des idées très libérales ».

La Sainte-Croix des Papetiers et le Secours Mutuel

Et c’est ainsi que tout naturellement naquirent à Couze la société de la Sainte-Croix des Papetiers et le Secours Mutuel. Car en ce début du XXe siècle, on commence à comprendre l’importance des aspects sociaux dans l’industrie. « Le problème social sera résolu, a dit M. L. Mabilleau (novembre 1905), lorsque les malades seront soignés, les vieillards et les infirmes entretenus, les veuves et les orphelins secourus, les misérables relevés et aidés, la santé de la race protégée, la paix nationale assurée. » (La Mutualité et les Sociétés de Secours Mutuels, thèse présentée et soutenue le 23 décembre 1907 par Paul Houis, avocat, devant la Faculté de Droit de l’Université de Rennes).

Les premières sociétés de secours mutuels, ancêtres de la sécurité sociale et de nos mutuelles, apparaissent au XVIIIe siècle faisant suite aux différentes guildes, confréries et sociétés de compagnons qui organisaient la solidarité entre les membres d’une même profession. La fin de la liberté d’association (loi Le Chapelier du 14 juin 1791) signe aussi la fin de ces sociétés qui renaissent sous l’Empire, sous l’impulsion de la Société Philanthropique dont le but est « d’engager les ouvriers à se réunir pour s’assurer mutuellement des ressources en cas de maladie ou lorsque les infirmités de la vieillesse les mettraient dans l’impossibilité de continuer leurs travaux ».

Elles sont légalisées en 1852 mais c’est finalement la loi du 1er avril 1898 qui permet l’essor de la mutualité en réduisant le contrôle étatique et en favorisant leur développement. C’est donc à cette époque que naissent à Couze le Secours Mutuel et la Sainte-Croix des Papetiers dont Gérard Martial parle en détail dans ses ouvrages Couze et Saint-Front – Chronique en images du passé d’un village (2008) et Couze et Saint-Front – Images du passé – anciennes papeteries et papetiers de Couze (2006) dont est issu l’essentiel de ces informations.

« Aimez-vous les uns les autres »

Telle était la devise de la Société de Secours Mutuel et de Prévoyance de Couze et Saint-Front, créée en 1851 pour fournir à ses adhérents soins et médicaments, indemnité durant leurs maladies, une retraite et la prise en charge de leurs funérailles.
Sa bannière montrait deux mains qui se serrent dans une broderie qui lui vaut d’être inscrite à l’inventaire régional des objets mobiliers. Elle fut longtemps maintenue dans le bâtiment qui servait de salle de réunion, bâti en plein cœur du village avec le soutien financier de la commune et au fronton duquel apparaissent les mots : « Secours Mutuel ». Au fil du temps, des mutuelles privées ont pris le relais de cette société locale et la maison du Secours Mutuel de Couze est aujourd’hui la propriété de Via Santé.

« Il fallait mériter cette aide »

Si le Secours Mutuel avait un rôle essentiel de prévoyance, la société mutualiste de la Sainte-Croix, créée au début du XXe siècle, avait comme objectif prioritaire de venir en aide sur tous les plans aux plus démunis des papetiers et était traditionnellement présidée par un maître-papetier. Elle intervenait sur les communes de Couze et Bayac.

Ses règles étaient strictes et visaient non seulement la santé physique de ses adhérents mais aussi leur santé morale. « Il fallait mériter cette aide. » Amendes pour les retardataires aux assemblées générales, sanctions pour retard ou absence à un enterrement étaient de mises et s’étendaient même à des attitudes familiales jugées douteuses ! « La sociabilité à l’usine et hors usine était donc fortement imprégnée par les dirigeants papetiers qui, à l’époque, étaient propriétaires de tout – papeteries, fermes, exploitations de pierres – et s’octroyaient un droit de regard et de jugement permanent sur la conduite de leurs ouvriers. Une des obligations était d’aller à la messe tous les dimanches. » (Gens du papier à Couze à la fin des années 1980, rapport de recherche de Catherine Dubreuil pour le Ministère de la Culture, mission du patrimoine ethnologique, mai 1990 en partenariat avec la Société des Anciennes Papeteries et du Patrimoine Archéologique de Couze (SAPPAC). La fête de la société était et reste d’ailleurs une fête religieuse qui se tient en principe chaque année début juillet à l’Eglise Saint-Front.

Depuis 2001, la société de la Sainte-Croix est devenue l’Association de la Sainte-Croix des Papetiers de la Couze et a fixé son siège social à Creysse, dans les locaux de la Papeterie Bernard Dumas qui, issue des anciennes papeteries Prat-Dumas, se réclame tout comme ces dernières encore à Couze « plus ancienne entreprise de France ».

Si les Papeteries Prat-Dumas ont cessé de participer à cette association avec l’arrivée de M. et Mme Raymond Faura à leur tête, l’Association de la Sainte-Croix des Papetiers est toujours constituée de personnes morales (Polyrey, Munksjö, Bernard Dumas SA) et de personnes physiques prises en la personne de collaborateurs de ces usines.

Alors que j’étais maire de Couze et Saint-Front et membre de la Commission départementale des objets mobiliers, j’ai fait inscrire à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques les bannières du Secours Mutuel et de la Sainte-Croix des Papetiers, cette dernière étant particulièrement remarquable par des broderies travaillées au fil d’or. La commune de Couze et Saint-Front est en effet, depuis juillet 2008, dépositaire et responsable de la conservation de ces deux bannières.

Véronique Dubeau-Valade, Photos Françoise Cheyrou


Notes :

  • (1) Forme : châssis de bois à garniture métallique sur laquelle la pâte s’égoutte lors de la fabrication du papier à la main, c’est-à-dire produit manuellement (cf. Maire, Manuel biblioth., 1896, p. 337). Papier à la forme. Papier fabriqué à la main (cf. Comte-Pern. 1963). Les papiers à la forme, c’est-à-dire non ébarbés (Valotaire, Typogr.,1930, p. 27). — www.cnrtl.fr/definition/forme.

Cet article a été publié dans le numéro 9 du magazine « Secrets de Pays ».

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