Molières : une bastide pas comme les autres

Un détail des ruines de la bastide de Molières. © Pierre Boitrel.

C’est une commune d’environ 320 habitants, située sur les coteaux à l’est d’une ligne Beaumont-Lalinde, au sud de la rivière Dordogne. Suivant les cas, on la traite de « plus petite bastide », de « bastide avortée » ou de « bastide inachevée ». Ces expressions ne sont pas flatteuses… Mais qu’en est-il exactement ?

Molières est une bastide anglaise fondée par Édouard Ier. Le contrat de paréage entre Guillaume de Biron, seigneur de Montferrand, et le représentant du prince Édouard, Bertrand de Panissal, est signé le dimanche de la fête des rois de l’an 1272. En 1282, le sénéchal d’Aquitaine, Jean de Grailly, est mandaté pour entreprendre les travaux de construction d’une bastide désignée sous le nom de « bastida Santis Johannis de Molerii ». On reprend le vocable de l’ancienne paroisse qui existait déjà et dont l’église s’élevait près de l’actuel cimetière.

Elle bénéficie d’un vaste territoire, « l’honor et le districus » (territoire et juridiction), qui permet à la ville neuve nouvellement bâtie de s’assumer économiquement. Ce territoire s’étend de Marsalès aux portes de Monpazier, jusqu’à Belvès, puis vers Pontours et aux lisières de Saint-Avit-Sénieur. Les limites évitent les abbayes de Saint-Avit et de Cadouin ainsi que le château de Badefols.

La charte, qui caractérise les bastides, est octroyée par le souverain de passage à Agen, le 20 novembre 1286. En grande partie, elle semble déjà construite. Le texte n’a rien d’exceptionnel. La bastide est semblable à celles de Lalinde, de Beaumont ou de Monpazier. Elle est confirmée par François Ier en 1533 et par Henri II en 1551.

Jusque-là, rien que de très normal pour une bastide, le plan orthogonal (à angle droit), en damier avec deux rues charretières et des rues piétonnes, les carreyrous, est respecté. Le réseau de rues se prolonge dans la campagne par de nombreux chemins qui existent encore. Une très grande place orne le centre de la ville neuve, destinée aux foires et aux marchés. On y trouve encore un « couvert » qui protégeait les boutiques ; c’est une autre caractéristique des bastides. À Molières, on l’appelle « le porche ». C’est l’unique couvert, mais des indices laissent penser qu’il y en eut d’autres. Nous n’avons aucune preuve qu’il y eut une halle sur la place. L’espace couvert destiné au marché était très vraisemblablement situé sur la face sud de l’église, où l’on voit encore les « corbeaux » soutenant une structure en bois et une couverture. Ces éléments, ainsi que la très grande église, prouvent qu’il y avait là un projet citadin important.

Vue aérienne de la bastide de Molières en Dordogne-Perigord

Mais pourquoi une telle installation urbaine nouvelle à proximité de Beaumont qui existe déjà depuis 1273, de Monpazier commandée en même temps et de Lalinde créée en 1267 ? Quelques lieues à peine séparent ces villes nouvelles… On peut penser qu’il est nécessaire de pacifier et de maintenir l’ordre dans une contrée boisée située entre rivières et abbayes de Cadouin et Saint-Avit. Il faut protéger les nombreux pèlerins qui suivent les « grands chemins » de Paunat à Beaumont et de Cahors vers le gué de Pontours. La ville nouvelle se trouve à un carrefour important. Il y a des terres à défricher tout autour. Le bois et la pierre ne manquent pas et sont gratuits pour les nouveaux habitants. Et pourtant, Molières n’a pas eu le destin de ses trois proches voisines : trop proches peut-être !

On la dit « avortée » ou parfois aussi « inachevée », mais l’était-elle vraiment ?

Tout d’abord, si la ville a tous les caractères principaux des autres bastides, elle n’a pas de fortifications (que nous trouvons à Monpazier, Beaumont, Lalinde). Elle est donc beaucoup plus vulnérable face aux attaques des routiers de la guerre de Cent Ans, aux seigneurs bandits et pillards de la vallée qui venaient brûler et rançonner au cours de véritables razzias. Pourtant, si elle n’a pas de fortifications telles qu’on se les représente, murailles et tours, elle ne manque tout de même pas de protection : son église, très grande, est fortifiée grâce à deux tours reliées par un escalier caché et diverses autres installations (cf. Secrets de Pays, nº 8). La population pouvait s’y réfugier en cas d’attaque. Il y avait un puits à l’intérieur et des réserves de nourriture dans les tours. Cependant, l’élément essentiel de protection est sans aucun doute la forteresse. Elle se situe dans l’angle nord-est de la ville. Quelle est son histoire ?

Église de la bastide de Molières en Dordogne-Périgord Vers 1314, sous Édouard II, le sénéchal du Périgord, Guillhem de Thoulouze, se plaint de ne disposer d’aucune maison forte à Molières. Il n’a qu’une petite tour pour la garde des prisonniers et elle lui paraît insuffisante pour assurer la sécurité des localités environnantes. Il est vraisemblable que cette tour soit devenue le donjon de la forteresse. De plus, il y a de fortes probabilités pour que cette construction ait été le seul vestige d’un projet de fortifications qui n’a jamais été achevé. Le sénéchal doit avancer la somme nécessaire pour l’édification de la forteresse, il est remboursé en 1316. En 1318, les travaux sont arrêtés. En 1320, le chantier est inactif et sans doute jamais repris ! Et si cette forteresse a été demandée, c’était bien pour accompagner une population déjà existante (près de mille habitants vers 1350).

Nous sommes en présence d’une remarquable construction : quatre tours, une à chaque angle, reliées par un large chemin de ronde sur lequel on pouvait monter par un escalier construit sur trois arcs. Des latrines domestiques, dos à dos (hommes-femmes ?) avec conduit vers l’extérieur et conduit d’aération ; mais surtout aussi, pour le bien-être des soldats, deux latrines de chemin de ronde, ce qui est assez exceptionnel dans une forteresse. On y trouve les vestiges d’une très grande salle à vivre (l’aula ?) dont les structures ont brûlé et d’un sous-sol ouvrant sur l’extérieur grâce à une poterne bien conservée. Des structures nombreuses ont laissé des traces à l’intérieur de la forteresse. La tour centrale qui joue le rôle de donjon possédait trois niveaux. Sa base, aveugle à l’origine, abrite de très intéressantes peintures un peu naïves, qui représentent un Christ en croix et un saint Christophe portant l’Enfant Jésus. La date n’est pas certaine, peut-être du XVe siècle ?

Et pour terminer l’histoire du château, il est indispensable d’évoquer la Reine Blanche ! Ce serait Blanche de Bourbon, femme répudiée de Pierre le Cruel, roi de Castille, qui aurait été envoyée à Molières chez un allié de son époux. Après avoir suivi un des « chemins de la Reine Blanche », l’un traversant la Bessède, l’autre se situant au pied de l’abbatiale de Paunat, elle aurait été emprisonnée dans la forteresse de Molières et y serait morte, soit empoisonnée soit jetée dans un puits. De temps en temps, son fantôme revient hanter nos vieilles murailles.

Si la bastide a été détruite pendant la guerre de Cent Ans, elle a été reconstruite à la fin du XVe siècle puis de nouveau attaquée durant les troubles des guerres de Religion. L’église a été incendiée en 1580. Il reste de nombreuses traces, même infimes, qui démontrent que la bastide a bien été construite (à peu près dans les limites actuelles) et non pas avortée. Il faut savoir faire parler les murs et traquer les pierres du XIIIe siècle, parfois jusque dans les caves, les greniers ou les arrière-cours…

En 1284, la bastide de Molières est donnée « à ferme » à Henri le Gallois moyennant le paiement annuel de 170 livres sterling. On n’afferme pas une « ville neuve » si elle est vide d’habitants et avortée ! Un document, les relevés de fouage de 1365, permet de compter environ 1 000 habitants sur le territoire de la bastide. Et si elle n’a pas eu le développement de ses voisines, elle n’en a pas moins vaillamment existé. Après les troubles du Moyen Âge et de la Renaissance, les grandes périodes de la ville furent les XVIIIe et XIXe siècles. La plupart des maisons sont de cette époque ou du moins en présentent des vestiges encore visibles. En 1856, la commune était peuplée par 980 habitants.

Aujourd’hui, elle s’efforce de survivre, avec des animations pour attirer les visiteurs, surtout l’été : marchés nocturnes bio, festival de jazz, vide-greniers, festival de théâtre, fête de la noix… Des concours de belote et des lotos attirent de nombreux amateurs et le café-brasserie : « Au Rendez-Vous 2 », tenu par Steve et son épouse, anime la place de la bastide.

Les activités agricoles se sont rétractées, élevages divers, polyculture, noyers, regroupées sur seulement quelques exploitations. Une scierie et un garage agricole attirent quelques employés. Les résidences secondaires aux volets plus ou moins fermés sont légion ! Les retraités viennent s’installer dans notre bastide car la vie y est calme et douce, et les paysages agréables.

Vue du clocher de la bastide de Molières en Dordogne-Perigord

Molières est dans un écrin de verdure et on peut flâner dans les carreyrous enherbés, apercevoir de magnifiques perspectives à partir des jardins de la mairie. On peut découvrir de modestes mais émouvants vestiges : une porte gothique, un pigeonnier, une lucarne du XIIIe siècle ! Il faut savoir juste regarder, prendre son temps et comprendre qu’elle n’est pas comme les autres. C’est vrai qu’elle est petite. On la dit inachevée ou encore avortée, sans remparts, sans grands vestiges, on dit même qu’il n’y a rien à voir ! Ce n’est pas certain, mais c’est vrai, elle n’est pas comme les autres bastides ! Elle est pleine de charme, et ce sont ceux qui savent regarder avec le cœur qui le disent. Elle sait attirer les touristes et les nouveaux habitants. On l’appelle aussi « la bastide verte ». Pourquoi pas ? L’essentiel, c’est qu’on ne l’oublie pas et qu’on continue à la faire vivre en y venant et en y revenant.

Texte Claire Veaux, © photos Pierre Boitrel et Jean-Jacques Saubi


Crédit Photos :

  • Photos aériennes : Jean-Jacques Saubi.
  • Vue des ruines de la forteresse, de la maison du bayle et de l’église : © Pierre Boitrel.

Cet article a été publié dans le numéro 10 du magazine « Secrets de Pays ».

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