Sophie Decaux (1927-2012), La Dame du Mont d’Onel

Sophie Decaux en compagnie de Jean Dalba

Aujourd’hui transformé en élégantes chambres d’hôtes, le château du Mont d’Onel, dont l’altière silhouette domine les bois et le village de Couze et Saint Front, garde la mémoire de l’une de ses plus remarquables locataires : l’historienne Sophie Decaux. Durant quelques années, elle en fut l’âme résolue.

Née à Périgueux en 1927, Sophie, devenue Parisienne à la suite des bouleversements de la guerre, avait séjourné longuement dans le Lancashire au cours de ses études. Elle conservait une réelle nostalgie des admirables paysages de cette contrée verdoyante, parfaitement accordée à son caractère romantique. Un romantisme qui, jusqu’au bout, constituerait la veine frémissante de sa poésie néo-classique.

Portrait de Sophie Decaux

Passionnée de lectures, c’est à la suite de son mariage, à Mougins (Alpes-Maritimes) en 1957, avec le peintre Hubert Paul-Didier Decaux, qu’elle vit s’ouvrir à elle le monde de l’Histoire. Elle ne le quitterait plus désormais. Le jeune homme avait été, dès leurs premières rencontres, impressionné par la personnalité de Sophie. Jeune fille fière, au caractère entier, et pétrie de bonnes manières. Sensibilisée très tôt à la tragique saga de sa famille paternelle, d’origine croate, elle en revendiquait le pesant héritage. Un feu la portait lorsqu’elle évoquait l’héroïsme et les souffrances de ses lointains ancêtres, les comtes Zrinyi, dont certains furent princes électeurs et gouverneurs de Croatie. Ces gens de guerre s’illustrèrent notamment au siège de Vienne, dans la lutte impitoyable menée par l’Autriche contre les Turcs, à l’époque où les Balkans étaient considérés comme le bouclier de l’Occident chrétien contre l’Islam. Ils menèrent toutefois, à la génération suivante, un âpre combat contre l’empereur Léopold Ier de Habsbourg qui avait asservi la Croatie, et périrent sur l’échafaud.

Portés par un même goût de comprendre et une même fascination pour les époques révolues, Didier et Sophie choisirent, pour vivre, de collaborer à des recherches d’iconographie, et à des exercices de mise en page pour la revue Histoire pour tous, fondée et dirigée par le frère de Didier, l’historien Alain Decaux.

Leur parfaite connaissance, non seulement de la Bibliothèque et des Archives Nationales, mais aussi des Musées de Paris et de la province, les conduisit à participer à l’élaboration d’une Grande Histoire de France chez Plon, ainsi qu’à l’illustration de nombreux ouvrages historiques, pour diverses maisons d’édition parisiennes. De cette activité débordante allait naître un engouement particulier pour le XVIIe siècle et l’époque de Louis XIV, sur lesquels nos chercheurs amassèrent des années durant un trésor de renseignements.

Mais, curieusement, c’est plus près de nous la retentissante « affaire Lafarge » qui allait donner naissance à un premier roman publié chez Dessagne en 1978, L’Affaire Lafarge, la rebelle du Glandier. Écrite d’après une analyse minutieuse des documents de l’époque, cette histoire, dont on peut s’accorder à dire qu’elle fut sordide, a permis aux auteurs de reconstituer, de façon saisissante, la vie de la société corrézienne du XIXe siècle. Elle explique largement l’origine d’un drame qui engendra en France, lors du procès, de terribles querelles d’experts. Ce livre allait les rallumer.

Loin des controverses, Sophie et Didier Decaux travaillaient alors assidûment à leur œuvre majeure : De Henri IV à Louis XIV, la France et les Français au temps des Précieuses. Cette véritable Bible pour les connaisseurs, traitant de l’une des époques charnière les plus denses de notre passé, fut publiée chez Lattès en 1982.

Lassés par les turbulences de la vie parisienne, Didier et son épouse aspiraient alors à la quiétude et au repos d’une campagne harmonieuse. C’est ainsi qu’à l’automne 1988, vaincus par le charme du domaine, ils s’installèrent au Mont d’Onel dont le jardin d’agrément évoquait, à leurs yeux, la luxuriance de celui de Madame de Rambouillet. Là, Sophie se construisit une existence nouvelle, menant, en parfaite communion avec la nature, une vie littéraire simple et raffinée. Un cercle de lecture, et La Société des Amis de la Poésie, lui permirent de s’entourer d’amis partageant ses goûts et ses centres d’intérêt. Son époux, déjà affaibli, se livrait lui, sans réserve, à l’autre passion qui avait accompagné sa vie : la peinture.

Un Louis XIV, très maîtrisé fut écrit dans cette retraite. La disparition prématurée de son compagnon, en mars 1992, porta un coup terrible à Sophie, et laissa le manuscrit à l’état d’inédit.

Je garde un souvenir très vif des obsèques d’Hubert Paul-Didier Decaux, célébrées dans la petite église de Couze, en présence de son frère, par une température sibérienne. Le sort devait s’acharner sur notre amie qui connut la douleur, en décembre de la même année, de voir partir sa mère. Ce dernier glas sonnait aussi celui des riches heures du Mont d’Onel.

Si elle ne recevait plus chez elle, Sophie Decaux, toujours vaillante, avait pris l’habitude, en grande dame, ayant gardé le goût du monde et de la conversation, de réunir ses amis, chaque année, pour un thé littéraire dans les salons où les jardins du Vieux Logis à Trémolat. La solitude du Mont d’Onel lui devenant insupportable, Sophie se retira en 2002 à Montcaret, dans une maison léguée par sa mère. Là, elle participa à la valorisation de sa commune, riche d’histoire et de vestiges gallo-romains, en occupant les fonctions de secrétaire de la très active association des Amis de Montcaret.

À la demande des Amis de la Poésie auxquels elle restait fidèle, elle revint donner diverses conférences à Bergerac. C’est ainsi que nous avons eu le privilège d’entendre, notamment à la Bibliothèque Municipale, une « Histoire de la France au temps des Précieuses », publiée par nos soins, une « Histoire de Nicolas Fouquet », ainsi qu’une « Histoire des Gallo-Romains ». Historienne singulière, brillante et érudite, parfaite incarnation de l’une de ces libres Précieuses, éprises de connaissance et de distinction, qu’elle avait tellement aimées en leur redonnant vie, Sophie Decaux quitta ce monde, le 12 janvier 2012. Un service funèbre fut célébré à Montcaret, dans l’église bénédictine du XIe siècle jouxtant les ruines gallo-romaines et le musée. J’imagine que cette esthète insigne aurait aimé ce lieu, conforme à ses inclinations, pour recevoir nos adieux.

Annie Delpérier

Photo récente du Mont d’Onel, Couze-et-Saint-Front (24150)


Cet article a été publié dans le numéro 9 du magazine « Secrets de Pays ».

Vous pouvez vous le procurer en consultant la boutique du site…

Crédit Photos :

  • Sophie Decaux en compagnie de Jean Dalba.
  • Sophie Decaux (portrait) : Photos collection Annie Delpérier.
  • Sophie Decaux lors de son intronisation en qualité de Consul de la Vinée de Bergerac.
  • Photo actuelle du Mont d’Onel : Françoise Cheyrou.

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