Clérans, genèse d’une forteresse

Château de Clérans – © Photo Pierre-Boitrel

D’où provenait-il ce danger qui entraîna la construction du géant millénaire au fond d’un vallon encaissé ? Et qui fonda Clérans ?

À la première question, la réponse est évidemment la Dordogne. Toute proche, la rivière constitue au IXe siècle une voie royale offerte aux marins normands en quête de pillage. Ils semaient la terreur sur toute les terres bordant la Manche et l’Atlantique. La mer était leur domaine, là ou Francs et Aquitains, cavaliers émérites ignorant la navigation maritime, n’osaient les affronter. Remontant silencieusement les rivières, ils se faufilaient sur les rives où ils déversaient une soixantaine d’hommes par barques. Leurs raids visaient, aux abords des cours d’eau, les villes, les monastères et les abbayes riches en objets précieux. Pillages et incendies consommés, ils disparaissaient.

Les Wikings assiégèrent Paris en 845. Charles le Chauve, guerrier chevronné, dût se résoudre à leur verser un lourd tribut pour s’en débarasser. Humiliant !… En 848, Toulouse est prise, ravagée et pillée. Bordeaux est assiégée à plusieurs reprises ; Saintes, Angoulême, Périgueux en 849… Les incursions se multiplient.

Frotaire alors évêque de Périgueux (977-991), soucieux de protéger les biens du domaine épiscopal et sa population, édifie trois forteresses sur la vallée de l’Isle : Bassillac, Agonac et Cronac ; une sur la Vézère : la Roque-Saint-Christophe, et une sur l’Auvézère : Auberoche. Mais Clérans n’en fait pas partie. Vous avez remarqué qu’il n’avait rien prévu sur la Dordogne !

Revenons à Charles le Chauve. Bien résolu à venir à bout de ces diables normands, il parvint à en vaincre une partie en basse Dordogne puis, en 867, il délégua à l’un de ses proches, Vulgrin 1er (Wilgrin Taillefer d’Angoulême), le commandement des vallées de la Charente, de la Dordogne et de la Garonne. Vulgrin fut à l’origine de la lignée comtale périgordine jusqu’en 1399. C’est dans cette mouvance qu’il faut chercher les créateurs de Clérans. Parce qu’il fallait des moyens et le pouvoir des comtes, des seigneurs de Bergerac et du seigneur de Mouleydier, tous apparentés à Vulgrin, pour réaliser ce projet.

Le premier castrum

Entre Mouleydier et Saint Capraise, à la hauteur de Tuilières, un ruisseau (le Clérans) ouvre le chemin sur la rive droite de la Dordogne vers ce qui fut à l’origine un bourg wisigoth : Claringo. C’est ce qu’atteste la toponymie entre 415 et 525. La finale « ingo » germanique a donné d’abord Clarentium puis Clarens, comme Maurens ou Festalens. Quant à l’inversion du A et du E, c’est une métathèse (en linguistique, désigne l’échange de deux lettres ou phonèmes) peut-être due à l’évolution de la prononciation.

En convergence avec la rivière, une voie romaine Agen-Vésone par Mouleydier, le cirque formé par un fond de vallon escarpé, ouvert au sud vers la Dordogne, l’endroit se prête parfaitement à la création d’une forteresse sentinelle surveillant la rivière. De la fin du IXe siècle à la moitié du Xe, le Périgord se couvrit de mottes castrales construites rapidement en terre et en bois, économes en matériaux ramassés sur place et en main-d’œuvre quasiment gratuite du fait du principe des corvées féodales.

À Clérans, une plate-forme rocheuse naturelle de forme plus ou moins ovale servit de base à l’érection de la tour partiellement enterrée, consolidée par une épaisseur de terre jetée sur des fondations et talutée. On peut estimer la longueur de la motte à une soixantaine de mètres sur trente de large, protégée par des fossés et des palissades l’isolant de la « basse-cour » où étaient rassemblés les bâtiments nécessaires à la vie du seigneur, des milites et du personnel. Elle-même était protégée par une enceinte, des palissades, des haies d’épineux, des fossés secs et probablement des douves car les sources sont nombreuses à Clérans. Concentriques autour de la motte, ces défenses qui nous paraissent bien dérisoires aujourd’hui ne pouvaient peut-être pas résister à l’assaut d’une cavalerie, mais elles pouvaient suffire à stopper l’élan d’une bande armée à pied, regroupant un effectif de cinquante à cent individus. Le risque principal était l’incendie.

Les gardiens de la forteresse de Clérans

Ce n’était sûrement pas les hauts personnages de la maison comtale, l’habitat dans la tour étant probablement trop rustique. On devait alors y rencontrer des cadets de familles seigneuriales, des chevaliers vassaux, des milites descendants de leurs officiers : vicaires, vigiers ou prévôts. Ils portent cependant le nom de Clérans parce qu’ils y sont attachés et y vivent. Clérans est un fief qui leur est dévolu par leur suzerain. Selon Arlette Higonnet Nadal : « Dans cette société en gestation on a ignoré jusqu’à la fin du XIIe siècle le qualificatif de noble ». Le comte lui-même n’est dit noble qu’en 1212.

Les guetteurs

Pour Clérans enclos dans son vallon, les postes de guet étaient une nécessité vitale. À Baneuil, la « Tour de Vergt » construite à la même époque sur la hauteur jouissait d’une vue étendue sur toute la région. Érigée sur une plate-forme et une motte partielle, c’était la tour de guet idéale au service de Clérans dont elle dépendait. Le clocher fortifié de l’Église de Cause constituait lui aussi un beffroi bien situé. La redécouverte en 2006 des cluzeaux creusés dans les falaises de la Dordogne entre Saint Capraise et Lalinde, grâce à la baisse des eaux survenue lors de la panne du barrage de Tuilières, fait penser à des postes de guet. Étudiés par l’association des Pesqueyroux sur un kilomètre, certains peuvent communiquer entre eux : le cluzeau des Broqueries avec celui des Pesqueyroux, celui de la Bourdette avec le trou du Chay. Ils peuvent aussi avoir été creusés pour protéger les riverains.

La tour du château de Clérans en Périgord

La tour du château de Clérans – © Photo Pierre-Boitrel

Clérans brûle

Vers 1100, le château et le bourg sont incendiés par Raymond 1er de Turenne « pour accomplir ce qui entre autres choses n’avait été enjoint » se confesse-t-il dans le cartulaire de l’abbaye d’Uzerche où il avait ensuite fait pénitence. Il avait obéi, dit-il, aux seigneurs de Bergerac. Qu’avait donc commis Clérans ? Peut-être s’agissait-il d’une attaque contre une possession de Bergerac ou envers un lieu saint ? On verra plus tard que ces seigneurs se laissaient facilement aller au brigandage.

Mais il faut en déduire que la forteresse dont nous admirons aujourd’hui les ruines date du XIIe siècle, pas du IXe. Elle est en pierre. Le donjon de trente mètres de haut est devenu résidence seigneuriale et la famille de Clérans a acquis une importance incontestée. Devenue Châtellenie, la forteresse étend désormais son pouvoir sur une douzaine de paroisses situées pour la plupart entre Dordogne et Louyre : Baneuil, Saint-Cybard, Cause, Liorac, Vic et Pressignac, Saint-Marcel, Sainte-Foy-de Longas, Saint-Capraise, Sainte-Colombe. La Lande et Grand-Castang dépendent probablement de Clérans, vassal de Bergerac qui dépend quant à lui du duché d’Aquitaine, lequel est vassal du Roi de France.

Or le duché s’étend des Pyrénées à la Loire. Sa surface représente plusieurs fois celle du domaine royal. L’ordre fédéral ne va pas tarder à susciter des évènements graves. Le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri Plantagenêt fait de son duché une possession anglaise dès 1154. La guerre est partie pour 300 ans. Clérans y participe activement et en sortira très affaibli… mais ceci est une autre histoire !

Texte Régine Simonet, Photo © Pierre Boitrel


Cet article a été publié dans le numéro 10 du magazine « Secrets de Pays ».

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