Jacquette de Montbron, une femme architecte en Périgord

La tour médiévale et le pavillon Renaissance du château de Bourdeilles

Jacquette de Montbron est un cas exceptionnel puisque c’est, en France, la seule femme architecte de la Renaissance : à côté du vieux château féodal de Bourdeilles(1), au cœur du Périgord, elle a dessiné son château. En parallèle, elle mène un mécénat actif… Pierre de Bourdeille(1), le célèbre écrivain Brantôme dit de sa belle-sœur : « Elle a fait et composé de très belles poésies. Sur tous les art, elle aima fort la géométrie et architecture aima fort la géométrie et l’architecture, y étant très experte et ingénieuse, comme elle a bien fait apparaître en ce superbe édifice et belle maison de Bourdeille(1), qu’elle fit bâtir de son invention et seule façon, qui est très admirable. […] Toujours elle a fait bâtir et remuer pierres en toutes ses maisons, étant toujours assidue en quelque belle action, comme à ses ouvrages, auxquels elle fut fort industrieuse et laborieuse ». 

Née en 1542 dans l’une des plus puissantes familles de l’Angoumois, Jacquette épouse, le 27 juin 1558, André de Bourdeille, vicomte de Bourdeilles, seigneur de la Tour-Blanche en Périgord, lieutenant du roi Henri III, gouverneur et sénéchal du Périgord. Seule héritière de son frère aîné, René de Montbron, Baron d’Archiac, tué à la bataille de Gravelines, et dernière représentante de la branche aînée de la Maison de Montbron, elle lui apporte en dot les maisons angoumoises de Matha, Archiac et Sertonville. Elle a pour beau-frère le célèbre écrivain et chroniqueur Pierre de Bourdeille (1535–1614), plus connu sous le nom de Brantôme. Cet homme d’épée était également abbé commendataire de la ville du même nom (2).

En janvier 1582, à l’âge de 63 ans, André de Bourdeille décède des suites d’une chute de cheval survenue six ans plus tôt. Après vingt-quatre ans d’une union sans nuage, Jacquette de Montbron devient veuve et seule héritière de l’ensemble de ces maisons. Elle est alors âgée de 37 ou 38 ans. Son chagrin est tel qu’elle fait embaumer son corps, ce qui lui permet de retarder l’inhumation jusqu’au mois d’août, soit huit mois plus tard. Elle ordonne alors des funérailles « avec beaucoup de magnificence ». Fidèle à son défunt mari, et malgré de nombreux prétendants dont Philippe Strozzi (1541–1582), cousin de Catherine de Médicis et maréchal de France, elle refusera de se remarier « tant elle portait de révérence aux cendres de son feu mari, et à ses petits-enfants mineurs, lesquels lui doivent une obligation immortelle » (3).

En 1587, elle entre au service de Catherine de Médicis qui apprécie les mérites de cette veuve exemplaire. Elle sera l’une de ses favorites (4) jusqu’en 1588, date à laquelle elle regagne ses fiefs provinciaux. En 1589, elle reçoit de la reine un legs de 4 000 écus, coquette somme qu’elle utilise pour la construction d’un château de style Renaissance (« le château neuf ») qu’elle fait ériger près de la vieille forteresse médiévale dont elle est également propriétaire, à Bourdeilles, en Périgord. Toutefois, de son vivant, une seule aile est édifiée, car Jacquette de Montbron doit faire face à une situation financière difficile. Ce sont ses descendants qui poursuivront son œuvre.

Portrait de Jacquette de Montbron

Durant la dernière guerre de Religion, elle s’illustre par son courage alors qu’elle est menacée d’être assiégée dans son château de Mathas par le prince de Condé, l’un des chefs du parti huguenot. Elle refuse de lui livrer les notables catholiques venus se mettre sous sa protection. Assistée de son beau-frère Brantôme, elle lui fait dire que jamais elle ne livrerait ou trahirait « ces pauvres gens qui s’étaient allé couvrir et sauver sous sa foi », précisant au passage qu’elle ne craint « ni son canon ni son siège ». Lorsque le Prince la menace de lui apprendre à obéir si elle ne s’exécute pas, Jacquette lui fait dire qu’elle trouve fort étrange qu’un prince qui ne savait pas obéir à son roi se mêle de faire obéir les autres. C’est la mort du prince (vraisemblablement empoisonné, en mars 1588, à Saint-Jean-d’Angély) qui met fin à cette entreprise. Jacquette pour sa part meurt en 1592 à Archiac (Charente-Maritime), accablée par la perte de sa fille Renée (3).

Accablée par la perte de sa fille Renée, Jacquette décède le 28 juin 1598, soit dix-huit mois après sa fille, au terme de sept mois de maladie, à Archiac (Charente-Maritime). Elle était alors âgée de 56 ans, et elle avait consacré sa vie à ses six enfants : quatre filles (Jeanne, Renée, Isabeau et Adrienne), et deux garçons (Henri et Claude).

Sa personnalité nous est connue grâce à l’Oraison funèbre que son beau-frère Pierre de Bourdeille a rédigée quarante jours après sa mort. Précisons qu’il l’a aimé en secret et aurait souhaité l’épouser après son veuvage, « mais il dut se contenter de rester très proche d’elle et de l’aider à plusieurs reprises (2) ». Dans ce vibrant éloge panégyrique, sans doute un peu partial, il l’a dépeint comme une femme cultivée, linguiste, poétesse, philosophe et savante :

« Elle était sage et fort vertueuse, et surtout très bonne, aimant fort son peuple, et jamais ne le foula, ainsi soulagea toujours. […] Elle avait l’esprit fort bon et subtil, et le jugement surtout ferme et solide, qui ne se rencontre pas toujours en un même sujet. Elle parlait fort bien et fort éloquemment […] ; quelques sujets qu’elle traitait, soient guerres, affaires, et de toutes sciences, bref, de toutes choses, car elle n’ignorait rien ; et, son entretien était très beau, et toujours plein de beaux discours et paroles. » — Pierre de Bourdeille, Seigneur de Brantôme, Receuil des Dames.

Parmi toutes les qualités de Jacquette de Montbron, Brantôme vante sa vertu et sa fidélité conjugale, la qualifiant de veuves exemplaires. Il loue ses qualités exceptionnelles d’intelligence et de cœur, son « esprit fort bon et subtil » et son jugement « ferme et solide, qui ne se rencontre pas toujours en un même sujet ». Il salue son goût pour les arts, précisant qu’elle compose « de très belles poésies et d’autres belles choses en prose ». Il ajoute qu’elle est économe ; en fait, elle gère si bien le patrimoine familial qu’elle réussit à s’acquitter de lourdes dettes contractées par son défunt mari. À ce propos, Brantôme dit qu’elle a été « une grande et sage économe, comme elle a fait paraître ; car son mari la laissa endettée de 200 000 francs, à cause des dettes qu’il avait faites pour le service du roi. Elle est morte désendettée quasi de tout, ayant laissé à ses enfants de quoi à se désendetter du reste, qui est peu. » Enfin, Brantôme ne tarit pas d’éloges sur sa beauté :

« Elle fut très belle en son printemps, très belle en son été, très belle en son automne ; si de son temps les chevaliers errants eussent eu vogue, elle eut bien fait reluire plus leurs armes que n’avait fait jamais sa prédécesseresse Frédégonde de Montbron, pour l’avoir à femme. Avant qu’elle tombât en sa maladie, qui lui a duré et tenu sept mois jusqu’à son décès, elle paraissait aussi jeune et belle comme en son été, bien qu’elle soit morte en l’âge de cinquante-six ans. Et il ne faut point douter que, si elle eût vécu encore dix ans, sa beauté ne s’en fût nullement effacée, tant elle était de bonne et belle habitude, et prédestinée à toute beauté qu’elle a laissée à messieurs ses enfants et surtout à mesdames et damoiselles ses filles. …Pour messieurs, ses enfants, leurs belles armes, qu’ils ont fait valoir jusqu’ici en leur jeune âge, font bien paraître ce qu’ils sont et seront un jour : la vraie semblance et imitation de leurs pères, grands-pères, aïeux, bisaïeux et leurs antiques prédécesseurs, tant du côté du père que de la mère… »Pierre de Bourdeille, Seigneur de Brantôme, Receuil des Dames.

Jaquette de Montbron, « architecte » ou simple administratrice ?

Mais si Jacquette de Montbron est passé à la postérité, c’est en partie parce qu’elle est devenue la première femme architecte et sculpteur, en France tout du moins, car en Flandre et en Italie, nombreuses sont les femmes impliquées dans la conception de projets artistiques. Ce fut notamment le cas de Marguerite d’Autriche (1522–1586) et Ottavio Farnèse (1521–1586)…

Pour en savoir plus sur son statut d’architecte, on ne peut que se référer au témoignage de Pierre de Bourdeille. Dans son Oraison funèbre, il dit d’elle que « sur tous les arts, elle aima fort la géométrie et architecture, y étant très experte et ingénieuse, comme elle a bien fait apparaître en ce superbe édifice et belle maison de Bourdeille, qu’elle fit bâtir de son invention et seule façon, qui est très admirable. […] Toujours, elle a fait bâtir et remuer pierres en toutes ses maisons, étant toujours assidue en quelque belle action, comme à ses ouvrages, auxquels elle fut fort industrieuse et laborieuse ».

Au dire de Brantôme, Jaquette de Montbron était à ce point douée pour la géométrie et l’architecture qu’elle conceptualise elle-même les plans qu’elle souhaite voir exécuter, « prenant l’équerre et le té et dessinant de ses mains le prospect de sa future demeure ». Mais quelle fonction exerce-t-elle vraiment dans les projets qu’elle commandite : architecte, conceptrice des plans ou simple administratrice ? Le terme d’architecte impliquant des connaissances et une formation technique, celui de conceptrice conviendrait mieux au parcours artistique de Jacquette de Montbron, dont l’action fut certainement plus théorique que pratique. Néanmoins, parmi les vertus énumérées dans son Oraison funèbre, Brantôme insiste sur ses connaissances en géométrie, indispensables au métier d’architecte. Par contre, on peut s’interroger sur sa capacité à choisir et à préparer les matériaux. Par ailleurs, son action entraîna probablement l’administration du chantier, le dirigeant, effectuant les visites de contrôle nécessaires à son bon déroulement et éclairant les ouvriers de sa culture humaniste et architecturale (5).

Jaquette de Montbron, une femme humaniste engagée

Jacquette de Montbron participe à l’expansion de l’humanisme et des arts en province. Elle constitue une cour, parmi laquelle on compte son beau-frère Brantôme, mais aussi Jean de Champagnac, tenancier de la seigneurie de Bourdeilles, avocat au parlement de Bordeaux, maître des requêtes de Marguerite de Navarre et philosophe. Brantôme était fier de la correspondance abondante que Jacquette entretenait avec les grands de la cour, notamment avec Fulvie Pic de la Mirandole, épouse de Charles de La Rochefoucauld (1520–1583), et de sa conversation qui englobait tous les sujets, y compris la théologie et l’histoire. Brantôme dira d’elle qu’elle a « elle a fait et composé de très belles poésies et d’autres belles choses en prose, qui se voient et se trouvent en son cabinet parmi ses livres, de la lecture desquels elle était très curieuse, et s’y adonnait ordinairement jour et nuit. Elle parlait et entendait bien la langue espagnole et italienne, et quelque peu le latin » (2)(5).

D’un point de vue artistique, elle introduit dans ses maisons (château de Mathas, auj. Matha, en Charente Maritime et château de Bourdeilles en Dordogne) des codes architecturaux et décoratifs innovants, voire inédits. Son séjour à la cour – et son amitié avec Catherine de Médicis – lui offre la possibilité de fréquenter de nombreux artistes français et italiens, qui durent l’influencer dans la conception des plans. Cela lui permet surtout de se forger un répertoire visuel architectonique à travers les édifices qu’elle fréquenta, mais aussi à travers les gravures auxquelles elle dut être confrontée au cours de ses lectures. Les châteaux de Matha et de Bourdeilles s’attachent à la reproduction de façades et de détails décoratifs, issus essentiellement des livres d’architecture de Sebastiano Serlio (1475–1554). Jacquette de Montbron, humaniste, grande lettrée, amatrice d’art et d’architecture, devait inévitablement posséder un exemplaire de ces ouvrages, si l’on en croit les nombreuses références qu’elle emprunte à cet architecte et sculpteur italien de renom que François Ier avait fait appeléer à la cour de France. D’ailleurs, Jacquette de Montbron ne pouvait connaître ces architectures que par le biais de gravures puisqu’elle n’avait jamais visité l’Italie. Toutefois, si elle privilégie ainsi les normes architecturales italiennes, elle les adapte librement à son propre goût. Cette singularité explique l’insistance de Brantôme pour Bourdeilles dans son témoignage, le définissant comme un superbe édifice et belle Maison, s’étonnant de ne rien connaître de comparable en Périgord (5).

« L’analyse plastique de ces deux édifices, bien que non exhaustive, dévoile cependant la démarche artistique de Jacquette de Montbron, celle d’une culture savante recherchée et ambitieuse, loin des artistes régionaux. À Matha, Jacquette de Montbron perpétue une certaine idée de l’architecture française, verticale, robuste et intégrant une symbolique défensive. À Bourdeilles, largement influencé par son séjour à la cour de Catherine de Médicis, elle choisit une architecture vouée entièrement au confort, plus italienne que française, et applique une conception de l’espace empruntée à l’architecture royale. Quoi qu’il en soit, ces références à l’architecture française et italienne passent par un savoir visuel et immédiat des monuments qu’elle dut côtoyer, mais aussi par une connaissance accrue des écrits théoriques et des gravures. Parallèlement, outre son implication dans l’application des codes de la Renaissance, les choix artistiques de Jacquette de Montbron influencèrent des édifices périgourdins contemporains, comme le château des Combes. Érigé à partir de 1587 pour Pierre de Fayard, il reçoit un portail dorique strictement identique à celui de Bourdeilles, paré d’un dorique si particulier, composé de branches d’olivier et de chêne dans les écoinçons, d’une frise de triglyphes et de roses se distinguant les unes des autres. L’allure générale du château des Combes et la présence de modillons sous la corniche du dernier étage ne sont d’ailleurs pas sans rappeler Bourdeilles. Les liens familiaux de Pierre de Fayard avec la famille de Bourdeille expliquent cette proximité plastique. Jacquette de Montbron est en effet la tante par alliance de Jeanne de Bourdeille, belle mère de Pierre de Fayard. Par le truchement d’un réseau familial dense, les idées décoratives et architecturales choisies par Jacquette de Montbron circulent rapidement en Périgord, ce qui renforce encore l’importance de son rôle dans la construction de ses châteaux de Matha et de Bourdeilles, mais surtout son influence dans la transmission des motifs décoratifs de la Renaissance en province. » (5) — Mélanie Lebeau, femme « architecte » de la Renaissance entre Angoumois et Périgord.

Jean-François Tronel


Notes :

Crédit Photos :

  • Château de Bourdeilles, by Mj.galais (Own work), via Wikimedia.

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