Mauzac, 1961 : la « grande évasion » des détenus politiques algériens

Trois des Algériens du MNA repris par les gendarmes sur la commune de Lacropte, le 9 novembre 1961, photo Agence France Presse.

Deux ans à peine avant la sortie du film « La Grande Évasion », du réalisateur américain John Sturges, la fuite massive de 39 détenus du centre pénitentiaire de Mauzac défraie la chronique. Tous les fugitifs sont des condamnés politiques algériens, d’obédience MNA (Mouvement national algérien). Retour sur une incroyable évasion…

Le 6 décembre 1960, le Garde des Sceaux informe de sa décision de regrouper les condamnés se réclamant du Mouvement national algérien fondé par Ahmed Messali Hadj. Le 9 janvier 1961, le premier convoi arrive au « Camp Nord », situé à Sauvebœuf, commune de Lalinde. Le 15 février, l’effectif est de 261 détenus. Ils purgent des peines de travaux forcés à perpétuité, à temps, de réclusion criminelle ainsi que des peines correctionnelles.

Les circonstances de l’évasion des détenus politiques algériens

Un rapport détaillé du directeur régional des Services pénitentiaires, à Bordeaux, révèle les circonstances de cette « grande évasion ». Elle se déroule le dimanche 5 novembre 1961, de 21 h. à minuit. Par groupes de 5 à 6 détenus, les évadés s’enfuient en passant par un tunnel partant du dortoir n° 5 situé parallèlement à la route bordant le camp. Ce tunnel de 0 m.60 de diamètre environ, creusé en chicanes, long d’une vingtaine de mètres pour une profondeur allant de 1 m.20 à 2 m. passe sous le chemin de ronde et la double enceinte de fil de fer. Il débouche dans un fossé longeant la route de Mauzac (départementale n° 31).

Photo aérienne de Michel Le Collen pour le journal Sud-Ouest.

Photo aérienne de Michel Le Collen pour le journal Sud-Ouest.

Sous l’un des lits de ce dortoir, trois lames de parquet ont été découpées de façon à former une trappe donnant accès, par une ouverture de 1 m. 40 sur 0 m.40, au vide sanitaire qui s’étend sous le baraquement à une profondeur variant de 0 m.50 à 1 m. Réunies et consolidées par deux traverses, ces lames constituaient un panneau qui, glissé sous les plinthes, dans l’encoignure, et reposant sur une solive, obturait parfaitement l’ouverture. Sous le plancher, le sol est en terre battue. Le tunnel a été creusé à l’aide d’une pelle de jardinier dont le manche a été coupé à 0 m.50. La terre, ramenée à l’aide de deux enveloppes de polochons attachées à une longue ficelle a été déposée sous le dortoir. La nature du sol, très meuble, a facilité le travail, exécuté sans boisage.

Gendarme montrant la trappe par laquelle se sont évadés les 39 détenus politiques algériens, source ADD 1141 W 239.

Gendarme montrant la trappe par laquelle se sont évadés les 39 détenus, politiques algériens, source ADD 1141 W 239.

Des costumes pénitentiaires, bleus de travail et chemises, ont été retrouvés à la sortie du tunnel et aux alentours. Les évadés s’en sont servis pour ne pas salir leurs vêtements civils pendant leur parcours souterrain. Ensuite, il leur a suffit de traverser la route pour atteindre un champ de maïs situé en contre-bas, puis de s’égailler dans la nature. Des traces de pas se dirigeant vers la voie ferrée ont été relevés.

Liste des détenus politiques algériens qui se sont évadés le 6 novembre 1961. « T.F. » (Travaux forcés) et « T.F.P. », (Travaux forcés à perpétuité). Source ADD 1141 W 239.

Liste des évadés algériens du 6 novembre 1961. « T.F. » (Travaux forcés) et « T.F.P. », (Travaux forcés à perpétuité). Source ADD 1141 W 239.

La recherche des responsabilités

D’après l’enquête interne, la réalisation du tunnel aurait été favorisée par le fait que « les agents de surveillance, se heurtant à l’hostilité des condamnés, ne pénétraient que rarement dans les baraques-dortoirs et pratiquement jamais dans les salles de classe et de prière lorsqu’elles étaient occupées ». La responsabilité des agents de service dans la nuit du 5 au 6 novembre 1961 n’est pas engagée. L’examen des chronomètres-contrôleurs dont les surveillants sont dotés dans les guérites et miradors montrent que les pointages ont bien été effectués tous les quarts d’heure.

Archives départementales de la Dordogne, 1141 W 239

Archives départementales de la Dordogne, 1141 W 239 | Cliquer pour agrandir…

De plus, le brouillard fréquent dans la région en cette saison a commencé à tomber vers 21 heures, allant en s’épaississant jusqu’à 1 heure du matin. Il a sans doute facilité l’évasion. L’auteur du rapport précise : « Quant aux bruits qu’auraient pu provoquer les condamnés en s’enfuyant, nul n’ignore avec quelle habileté les Nord-Africains savent se glisser sans attirer l’attention, d’autant plus que le brouillard amortit les sons. Dans ces conditions, bien que le trou de sortie ne soit éloigné que de 28 m. du mirador 2 et de 52 m. du mirador 1, j’estime qu’aucune négligence n’est imputable aux sentinelles dont, à mon avis, la mission principale reste la surveillance du chemin de ronde et de l’intérieur du Camp. »

Le sous-directeur, quant à lui, se voit infliger un blâme pour « négligence ayant facilité la réalisation du projet d’évasion. […] M. Loison porte la responsabilité de fouilles insuffisantes et de la non-exécution d’instructions reçues. Il a assisté sans réagir à la dégradation de la discipline intérieure, laissant ses subordonnés sans directives et sans appui. Enfin, il n’a pas rendu compte au Directeur de la situation à l’intérieur du Camp ».

Centre pénitentiaire (Camp Nord), Sauvebœuf, commune de Lalinde. « M4 » et « M5 » désignent des miradors. Source : Archives départementales de la Dordogne, cote 1141 W 239.

Centre pénitentiaire (Camp Nord), Sauvebœuf, commune de Lalinde. « M4 » et « M5 » désignent des miradors.
Source : Archives départementales de la Dordogne, cote 1141 W 239.

Une chasse à l’homme est engagée

La presse en fait ses choux gras… Dans les colonnes de La Nouvelle République du 8 novembre, on peut lire :

« Vers 19 heures [le 7/11], quatre cultivateurs de la commune de Lacropte, ont entendu du bruit dans les bois environnants, au lieu-dit “Assaud” [La Saute] : MM. Maurice Marcheix, Roger Bonnet, Raymond Célérier et Pierre Seguey prirent leur fusil de chasse et les quatre hommes, avec courage, parcoururent le bois. Ils devaient arrêter, bientôt, trois des évadés du camp de Mauzac.

Dans la soirée de mardi, un groupe de suspects était signalé sur le territoire accidenté et très boisé de la commune de Cendrieux, à une quinzaine de kilomètre au nord du camp de Mauzac. Une vaste opération de ratissage a été aussitôt entreprise dans la région par d’importantes forces de gendarmerie, avec l’aide d’un hélicoptère. Les gendarmes sont arrivés avec des chiens policiers.… Mais les chercher dans la forêt n’est pas facile. Les enquêteurs se trouvent en effet aux prises avec des fuyards capables de rester des heures camouflés sans bouger, attentifs à tout ce qui les entoure, mais aussi aux prises avec des lieux qui, durant la dernière guerre, furent l’un des bastions de la résistance dans le Périgord, et où les Allemands n’osèrent même pas s’aventurer. »

Le journal Sud-Ouest du 8 novembre, qui n’est pas en reste, écrit ceci à propos des détenus politiques algériens :

« Parmi les trente fugitifs qui n’ont pu être encore appréhendés se trouve celui qui pourrait bien être le chef de cet étrange commando, Abdelkader Ghalmi, 37 ans. Celui-ci avait, en effet, un extrême ascendant sur ses coreligionnaires et était considéré comme une sorte de “caïd”. […] Cinq autres évadés étaient retrouvés à Saint-Capraise de Lalinde, dans les bois de Liorac. C’est un cultivateur de Cause-de-Clérans, M. Allemandou, qui permit leur capture. Les chiens policiers de Nontron et Bergerac relevèrent la piste des fuyards et dès lors commença une opération de ratissage. Rejoints, les cinq évadés tentèrent bien de se rebeller, mais des coups de feu de semonce les ramenèrent vite à la raison. On s’attendait dans la soirée à de nouvelles arrestations de petits groupes de fugitifs. Outre leur méconnaissance des lieux difficilement praticables, ils seront desservis par la fatigue, la faim et le froid, qui ne devraient pas tarder à les faire sortir des bois. D’autre part, toutes les gendarmeries de la côte et du Pays-Basque sont en alerte, certains des évadés, pense-t-on, pouvant tenter de fuir en Espagne. »

Journal La Nouvelle République du 7 novembre 1961 relatant l'évasion des détenus politiques algériens

Journal La Nouvelle République du 7 novembre 1961

Il s’est écoulé plus de huit heures entre l’évasion et le déclenchement de l’alerte. Les trois premiers évadés sont repris dans la soirée du lundi, sur la commune du Buisson. Le dernier évadé est arrêté le 10 novembre, en gare de Limoges.

Faisant l’objet d’un mandat de dépôt du juge d’Instruction de Bergerac pour « évasion avec bris de prison », les fugitifs sont incarcérés en Gironde, à Bordeaux, au Fort du Hâ… « pour éviter le contact avec leurs 42 coreligionnaires, d’obédience F.L.N., déjà détenus à la Maison d’arrêt de Périgueux ».

Le 18 mars 1962, la signature des accords d’Évian entraîne la libération des détenus politiques algériens qui, progressivement, quittent le centre pénitentiaire de Mauzac.

En réfléchissant aux mobiles qui ont poussé cette quarantaine de détenus politiques algériens à tenter « la belle », on peut émettre l’hypothèse suivante : outre le bénéfice de la liberté, les fugitifs ont voulu simplement attirer l’attention de l’opinion publique sur leurs conditions de détention ainsi que sur leur mouvement politique, le MNA. En effet, sans aucun appui extérieur, il était illusoire de penser pouvoir réussir l’évasion. Quoi qu’il en soit, cette évasion rocambolesque est restée dans les annales pénitentiaires, dans la mémoire des surveillants de l’époque, ainsi que dans celle des riverains du Camp Nord, à Sauvebœuf.

Jacky Tronel


Cet article a été publié dans le numéro 7 du magazine « Secrets de Pays ».

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