Bergerac années d’hier…

Bergerac 1949, Cafe de France

…et même d’avant-hier pour ceux qui n’en sont pas encore à fouiller dans leur mémoire. Années 50 et 60 alors que Bergerac, malgré les séquelles d’une guerre encore proche, changeait peu à peu, tournée vers un avenir qui préparait son visage d’aujourd’hui.

« Bernard Giraudel raconte »

La place de la République – vitrine de la vie Bergeracoise – et la rue des Carmes, se transformaient. Si l’on a bien oublié l’Auberge Giraudel dont l’établissement et les écuries s’étalaient tout au long de la rue dans les temps anciens, les cinémas Cyrano et Odéon y avaient introduit, dès les débuts, le cinématographe. La Banque de Guyenne serait absorbée par la Banque nationale pour le commerce et l’industrie (BNCI) du banquier Hélian, avant de quitter les lieux. La place avait encore son kiosque où l’on écoutait la musique du 108e régiment d’infanterie ou l’Harmonie Sainte-Cécile.

Devant le palais de Justice, le square des Mobiles n’était pas encore un rond-point. Le Syndicat d’initiative y recevait, au-dessus des toilettes publiques alors en sous-sol. À proximité, rue Neuve, le Démocrate et l’Imprimerie Taillandier. Jean Dalba y créerait bientôt Les Cahiers de Bergerac, Chroniques de la vie bergeracoise.

La place Gambetta, que l’on n’appelait plus l’Ornière, changeait. La sous-préfecture et l’école Gambetta en pérennisaient le visage mais des mutations allaient la modifier jusqu’à une période récente. Dans les rues des Carmes et la rue Neuve, le Caudeau coulait encore à découvert pour alimenter le moulin Nadal.

Dans les rues marchandes, clins d’œil d’un modernisme assumé, on voyait surgir des implantations parfois éphémères, parfois définitives. La rue de la Résistance, communément appelée rue du Marché, conservait des lieux consacrés : l’épicerie-boucherie Le Foyer, la Maison Universelle, la bijouterie Voulgre, le Dé d’Argent. Ou encore, et je les cite dans le désordre mais avec toute la considération que je leur conserve pour avoir rythmé notre quotidien, la pharmacie Branda, la charcuterie Teillet-Durand, la chemiserie Expert et les Dames de France, à l’angle de la rue. Voisins de la librairie-papeterie Amblard, les frères Bondier, opticiens et photographes, laisseront un trésor de documents gérés par leur neveu, Michel Lecat. Voilà des commerces encore épargnés par l’américanisme qui affichaient clairement leur vocation boutiquière, ni design ceci ni market cela.

Cette rue, haut lieu du négoce avec la Grand’Rue et la rue Sainte-Catherine, servait de rambla qui certes ne conduisait pas à la mer mais où chaloupait la jeunesse de l’époque côté soleil et où s’échangeaient les cancans d’une ville où chacun connaissait tout le monde ! Nouvelles, rumeurs économiques ou politiques étaient commentées par les notables de l’époque qui, pendant la pause de midi, allaient et venaient devant Le Tortoni, le long de ce qu’on avait baptisé La Bourse des Pieds Humides et que la municipalité allait doter d’une allée goudronnée. Y devisaient doctement sous les platanes Messieurs Amblard, Veillet-Lavallée, les frères Bondier, Duranthon, Taillandier et aussi parfois, l’Abbé Giraudel, dont on appréciait l’ouverture d’esprit et l’humour caustique.

C’est avec une certaine nostalgie que j’évoquerais les cafés de l’époque. Le Tortoni devenait l’établissement en vogue avec sa piste de danse, sa terrasse face aux frondaisons de la place. Siège de l’USB, on y recevait les équipes adverses, on s’y attardait à la sortie du cinéma. Certains fréquentaient au quotidien, place Gambetta, le Café Riche et des Sports tenu un temps par Jo Baladié ou, en face, le Café de France aux monumentales glaces Belle Époque.

L’époque ne manquait pas de distractions après la période sombre de la guerre. La célèbre revue offrait plusieurs représentations encore Salle des Ouvriers avant d’occuper le cinéma Cyrano puis, de nos jours, le Centre culturel Michel Manet. S’y illustraient Marquet, Sabeau, Laroumanie, Bias, Loubière et les filles en fleurs des ballets avec Renée Chassagne en meneuse de revue. La Foire Exposition, évènement majeur, voyait affluer une foule venue applaudir les plus grandes vedettes, de Juliette Gréco à Jacques Brel en passant par Trenet, Fernand Raynaud ou Halliday. La fête des Écoles était un autre événement ponctué d’un spectaculaire défilé de chars fleuris.



Quant au sport, si les supporters se partageaient entre football et rugby, il animait les dimanches et entretenait les conversations la semaine. Les Enfants de France, présidés par André Javerzac, outre le football, formaient des gymnastes Salle Lapanouse, rue Saint-Esprit, sous l’autorité de Monsieur Tronche. Parmi eux Paul Masson qui deviendrait président. Yvan Fortunel « tapait la citrouille » à Campréal avant de devenir international. L’Union Sportive Bergeracoise faisait stade comble, alors au zénith du rugby, avec des joueurs comme Avignon, Sournies, Bernard, Baladié, Lavaud dit Bagneux, Pouget dit Cacarot, Busquet dit Banane, Barse ou Prévot.

L’escrime avait pignon sur rue sous l’autorité de Maître Pion. René Coicaud champion olympique, Bernard Sabeau champion de France, vont porter loin la gloire du sport bergeracois. Renommée déjà bien établie par les rameurs bergeracois sous la présidence de Robert Honoré. Les régates du 14 juillet attiraient la grande foule sur les rives. Qui se souvient qu’on « faisait courir » à l’hippodrome de Pombonne ?

Les élégantes encore chapeautées par la Lisette y exhibaient leurs toilettes achetées chez Durand-Bargeaud pendant que les hommes portaient beau dans leur costume trois pièces confectionné chez Chanceau, le tailleur chic de l’époque.

Bergerac s’ouvrait de plus en plus en échanges vers les communes voisines et des destinations plus lointaines. Les chemins de fer assuraient encore l’essentiel mais les transports routiers intervenaient de plus en plus. Devant la gare alors très fréquentée stationnaient les cars Gonthier-Nouhaud, Bion, les cars Bleus d’Eymet ou ceux du lindois Boullet. En face le café Rol, rendez-vous matinal des artisans et des chauffeurs de taxi, tirait avantage de ses allées et venues.

Que l’on m’autorise un zeste de nostalgie à propos de la passerelle au-dessus des voies et des ateliers, passerelles qui permettait l’accès au quartier des Vaures et à l’Entrepôt des Tabacs. Rendez-vous des enfants qui regardaient passer les trains en rêvant d’être un jour conducteur et des amoureux qui s’y donnaient rendez-vous pour lire leur avenir dans la fumée des locomotives.

Voilà jetées en désordre, celui de ma mémoire, une poignée d’anecdotes. Que l’on me pardonne erreurs, oublis, insuffisances. Je n’ai aucune prétention à l’exhaustivité ni même à l’exactitude pourvu que puisse transparaître le lien profond qui m’unit à cette ville, à ceux que j’y ai connus et à ce passé qui me fait encore signe et dont j’aurai peut-être encore l’occasion de vous entretenir ne serait-ce que pour cultiver ma réputation de conteur prolixe.

Bernard Giraudel, Photos coll. Bondier Lecat


Galerie Bondier-Lecat, le fonds photographique de plusieurs reporters photographes de presse

Cet article a été publié dans le numéro 9 du magazine « Secrets de Pays ».

Vous pouvez vous le procurer sur la boutique du site…

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