Des réfugiés espagnols en Pays lindois

Le 26 janvier 1939, la chute du front de Catalogne et la prise de Barcelone par les phalangistes entraînent la débâcle des forces républicaines. C’est la Retirada (la retraite). Plus de 500 000 réfugiés franchissent la frontière. Quelques centaines d’entre eux sont dirigés vers la Dordogne.

Dans l’arrondissement de Bergerac, trois « camps de réfugiés » sont créés : le premier dans l’ancienne maison d’arrêt de Bergerac (en lieu et place de l’actuel centre des Impôts) avec 433 réfugiés, le deuxième à l’Hôtel des Voyageurs de Lalinde (chez Mme Veuve Jammes) avec 48 résidents, et le troisième à l’orphelinat de Monsac avec 71 enfants.

L’accueil des réfugiés

Évan Prévost, maire de Lalinde, relate les conditions dans lesquelles sont arrivés les réfugiés et décrit leur accueil par la population : « Sans avis préalable, après une simple communication de la préfecture, nous recevions le soir même [12 février 1939] à 20 heures, par autocar, 45 réfugiés adultes ou enfants. La population leur fit le meilleur accueil apportant du lait pour les enfants et des victuailles pour tous ceux qui en avaient besoin. Depuis, nous avons fait tout le nécessaire, aidés par la population, les commerçants et la section du Secours populaire lindois, pour assurer, avec économie, les moyens d’existence de tous les réfugiés, dont la plupart sont dignes du plus grand intérêt ».

Le Docteur Lavigne est chargé de procéder à la vaccination antivariolique des réfugiés qui ne l’auraient pas été à leur passage à la frontière. En dépit des soins que le Docteur Jeanty prodigue à la jeune Gloria Garrich (ou Gueri), 16 ans, celle-ci décède au matin du 19 février, des suites d’une bronchite mal soignée.

Une école est formée. Les classes sont assurées par une institutrice madrilène du nom d’Isabel Diez Ocaña Valls. Le journal L’Indépendant des Pyrénées Orientales ouvre la rubrique « Avis de recherches » pour permettre aux familles séparées lors de l’exode de se retrouver. Le préfet demande au maire de Lalinde de bien vouloir afficher ce journal à l’intérieur du centre d’hébergement des réfugiés espagnols.

Dans un premier temps, l’accueil est chaleureux. La population coopère avec les autorités municipales et préfectorales en vue de « soulager les souffrances des malheureux réfugiés ». Des dons en nourriture, en vêtements et en couvertures affluent.

Cependant, assez vite, la situation se durcit. Il est rappelé à la population, par voie de presse, que « les réfugiés espagnols ne sont pas autorisés à travailler en France » pour éviter de « concurrencer une main-d’œuvre locale qui a déjà de grosses difficultés à vivre », et que « les personnes désirant héberger ces réfugiés doivent auparavant en demander l’autorisation au commissariat de police ». Passer outre ces prescriptions exposeraient les contrevenants « à des poursuites correctionnelles en application du décret du 2 mai 1938 [décret-loi Daladier sur la police des étrangers] ».

Registre des réfugiés espagnols en Pays Lindois

Assignation à résidence

Le statut des réfugiés espagnols est celui de l’assignation à résidence. Le 29 mars 1939, le sous-préfet adresse au maire la copie d’une circulaire du ministre de l’Intérieur signalant qu’ « en raison des évasions fréquentes des réfugiés espagnols hébergés dans des camps d’accueil, du nombre très élevé d’Espagnols qui errent sur les routes sans autorisation, de plusieurs crimes et délits imputables à des réfugiés d’Espagne constatés récemment, il faudra lui signaler, sans délai, et par télégramme, tout réfugié qui aurait quitté, sans autorisation des autorités qualifiées, le camp dans lequel il était hébergé. »

S’appuyant sur cette directive, le sous-préfet répond ceci au maire de Lalinde : « Par lettre du 25 courant vous avez bien voulu me demander d’autoriser Mmesup> Hernandez Pilar, réfugiée espagnole hébergée par son beau-frère, demeurantà Calès, à aller passer 8 jours chez son frère Hernandez Daniel, domicilié à Saint Agne. J’ai l’honneur de vous faire connaître qu’il ne m’est pas possible d’accorder une autorisation de cette nature. Je vous rappelle, en effet, que les réfugiés espagnols, même ceux hébergés par des particuliers, sont astreints à une résidence fixe et aucune dérogation ne peut être tolérée. Les déplacements de ce genre ne sont, en effet, ni réguliers, ni souhaitables, tant en raison du nombre élevé de réfugiés qu’il y a dans notre région, que des difficultés de surveillance qu’entraîneraient ces changements de résidence. »

Côté discipline, le sous-préfet de Bergerac signale « un incident sérieux qui aurait pu devenir grave » à la maison d’arrêt, le 11 avril. « À titre de sanction, j’ai consigné pendant 48 heures tous les réfugiés du camp de Bergerac. Depuis l’ordre règne, la discipline est rigoureusement observée. » Une condamnation pour vol à un mois de prison est signalée au camp de Lalinde et une autre pour outrages et rébellion à Bergerac. « C’est dire que le Parquet de Bergerac seconde complètement l’effort que nous faisons en vue de faire respecter par les réfugiés espagnols les lois sacrées de l’hospitalité » !

Incitations à retourner en Espagne

Les démarches entreprises en vue d’inciter les réfugiés à retourner en Espagne ne rencontrent que peu d’intérêt. Un convoi est cependant organisé à Lalinde, le 29 mai 1939, « en vue du rapatriement en Espagne des réfugiés espagnols ».

Quelques demandes de rapprochement familial sont également formulées. Carmen Bruna Serra, réfugiée à Lalinde et son compagnon, Pedro Escapa Lliac, se trouvant au camp d’Argelès sur Mer, font une demande d’émigration pour le Mexique. Esther Lamarta, quant à elle, « est autorisée à se rendre en Russie Soviétique. Elle devra se présenter le 27 au matin, à l’Ambassade soviétique à Paris […] Il y a lieu de prévenir la gendarmerie de Lalinde, en la priant d’aviser la Brigade du Buisson qui devra surveiller cette réfugiée pendant son séjour en gare du Buisson, de 17 heures 13 à 19 h. 26 ».

Le 18 juin, le maire de Lalinde réclame au préfet « les fonds nécessaires au paiement des fournisseurs des réfugiés espagnols […]  tant donné que nous n’avons encore rien touché depuis l’arrivée des réfugiés, le 12 février 1939. Les fournisseurs attendent le paiement avec une grande impatience et menacent même de ne plus fournir s’ils ne sont pas payés ». Et le 28 juin, s’adressant au préfet, il réclame le transfert de tous les réfugiés à Bergerac. « Nous vous serions reconnaissants de le faire le plus tôt possible, à la fin du mois par exemple. »

La situation finit donc par se dégrader. Les réfugiés font l’objet de pressions de la part du préfet pour les inciter à rentrer en Espagne. Les Espagnols sont perçus à travers la représentation caricaturale qu’en donne la presse de droite, c’est-à-dire comme de dangereux « Rouges », susceptibles de semer leurs idées subversives dans le pays.

Laissons au sous-préfet de Bergerac le soin de conclure cet épisode qui, à Lalinde, aura duré du 12 février au 6 juillet 1939 : « En résumé, et en ce qui concerne l’arrondissement de Bergerac […] je dois reconnaître que dans l’ensemble, les réfugiés se sont montrés dignes de l’accueil qui leur a été réservé, sauf pour quelques exceptions. L’état d’esprit est bon, mais malgré tous les soins que j’apporte à la surveillance des camps, il est difficile de mesurer l’étendue de la propagande communiste ou anarchiste, et il est évident qu’en cas de conflit, le camp de Bergerac devrait être immédiatement éloigné de cette ville, à cause de la Poudrerie ».

Jacky Tronel

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