Jean Paul Belly raconte… Première partie

Dans un territoire qui n’est donc pas sans évoquer le Périgord, mais qui garde sa part de mystère et d’imprécision, un drame se déroule dans Blanche, une ombre en forêt alors que dans peu de temps la soldatesque allemande fera une bouchée de la France de 1939. La guerre de 14 avait saigné à blanc la vieille paysannerie française et décimé dans une boucherie commune ses chevaux de trait ; les derniers feux de cet archaïque monde rural vont bientôt s’éteindre.

Dans ce roman, Jean Paul Belly nous livre une œuvre qui s’inscrit dans une tradition de prose poétique, voire fantastique, qui trouve ses racines chez Giono, Bosco, Ramuz, Aymé ou d’Arbaud…

« Blanche, une Ombre en Forêt » – Jean Paul Belly

Extraits…

« Blanche, une Ombre en Forêt », un roman de Jean Paul Belly

Cette nuit-là, un vent aigre tourmenta les bois. Les bêtes n’osaient sortir de leurs cachettes, les branches ployaient et balançaient à se rompre. Les hauts fûts des arbres les plus élancés se frottaient les uns aux autres dans des crissements aigus qui augmentaient le malaise de Matthieu.

De vieilles peurs contractées dans l’enfance remontaient à sa mémoire. Combien de fois, à la veillée, avait-il entendu narrer ces histoires angoissantes que les vieux se complaisaient à raconter, tout particulièrement son grand-père, dont le plus grand plaisir consistait à effrayer les jeunes enfants ?

Ses yeux d’aveugle, à la pupille d’un bleu d’azur, glaçaient ses jeunes auditeurs. À cent ans passés, le vieillard n’avait rien perdu de son autorité, lançait toujours des ordres d’une voix de Stentor et avait conservé une force qui semblait surnaturelle à son âge. Sa bouche noire et édentée, son nez fortement busqué, ses mains difformes aux ongles longs et sales impressionnaient ses petits-enfants et autres petits neveux. Bon gré, mal gré, ils se massaient avec crainte auprès du conteur ; à distance respectueuse toutefois.

– N’ayez pas peur, approchez-vous ! ricanait affreusement l’ancêtre, bien certain que ses histoires horribles allaient terroriser sa petite tribu.

Les plus âgés, se voulant crânes, se tenaient au premier plan et par bravade se poussaient du coude. Les plus jeunes, dont certains pleurnichaient déjà, tentaient de se dissimuler derrière les aînés. Car la terreur ultime était que le vieillard, de sa serre immonde, empoignât un imprudent et le juchât sur ses genoux, perchoir sur lequel le gamin terrifié n’aurait rien perdu de l’odeur fétide qu’exhalait le grand-père.

Dans un grondement de tempête nocturne, de cris d’oiseaux migrateurs, oies sauvages ou grues, la chasse « volante » passe, grand tintamarre de tout un équipage, cavaliers en chasse et meutes de chiens surexcités, emportés dans les airs. Tandis que les plus petits se serraient les uns aux autres, visages blêmes et gorges nouées, le vieillard impitoyable enchaînait avec la chasse « galerine » : les âmes d’enfants morts sans baptême, cohorte hurlante poursuivie par le démon, divaguent dans les forêts crépusculaires, hantent lisières, landes, marais, croisements de chemins. Âmes inapaisables, errantes, capables d’égarer les passants ou de les entraîner dans l’eau noire des étangs. Elles peuvent apparaître sous l’apparence de feux follets, pousser des cris ou des gémissements.

Les petits cadavres non baptisés sont empalés afin qu’ils ne reviennent pas tourmenter les vivants. Leurs corps n’ont pas droit à une sépulture en terre bénite. On les enterre n’importe où, à la manière des bêtes. Au mieux dans un coin non consacré du cimetière paroissial, au pire dans le jardin familial où ils engraisseront les choux.

Si ces historiettes divertissantes ne parvenaient pas à assagir les plus indociles bambins, le grand-père avait recours aux meneurs de loups et autres loups-garous qui enflammaient au plus haut point l’imagination et la terreur des enfants. Dans toutes ces histoires les bergères naïves ou délurées, bien souvent revêtues de toison blanche, étaient des victimes tout particulièrement désignées.

– Le vieux, disait le père de Matthieu tout en riant, faut reconnaître que pour ce qui est de filer la frousse aux gosses c’est le champion !

Un jour, Matthieu le fils, alors tout jeune, ne put s’empêcher de faire le mariole. Aussi passait-il devant le grand-père tout en faisant des grimaces, à la grande joie de ses acolytes qui riaient sous cape. Au bout d’un moment, l’aveugle – mais peut-être ne l’était-il pas tout à fait – projeta brusquement une patte armée de fortes griffes et captura l’insolent qui se mit aussitôt à geindre.

– Ah ! Ah ! sacré marmot, on dirait que tu veux être aux premières loges pour écouter une nouvelle histoire !

Matthieu eut beau se débattre, rien n’y fit ; les serres s’étaient refermées sur lui et le maintenaient fermement. Il bénéficia donc d’une place privilégiée pour humer les remugles qui émanaient de l’ancêtre et entendre une nouvelle fable, destinée à inspirer de la frayeur aux plus coriaces garnements.

Cette légende qui courait les bois, les clairières et les charbonnières revenait maintenant à l’esprit de Matthieu.

Loin de tout, au plus profond des forêts du causse, réprouvés et sauvages, des hommes – du moins voulait-on croire qu’ils en fussent vraiment – se livraient à un labeur démoniaque, une obscure alchimie.

Afin de réduire les rondins d’yeuses en charbon de bois, les charbonniers utilisaient d’énormes chaudrons de fer que venaient couvrir de grands couvercles. Ces hommes des bois, ces diables charbonneux qui portaient en guise de chaperon noir un sac de toile fendu qui dissimulait leurs visages, surgissaient de leurs huttes faites de branchages ou de pierres sèches ; parfois émergeaient du tronc creux d’un chêne vénérable. De retour de l’Enfer, empestant le feu et la sueur, les charbonniers aux allures de moines infernaux ne traversaient les rideaux de fumée qui masquaient leurs activités ténébreuses que dans l’intention de ravir les âmes des enfants désobéissants et de dévorer leurs chairs tendres.

À la nuit venue, le plus affreux de cette horde de gnomes, tenant les mancherons d’un tombereau grinçant, faisait le tour des hameaux et des fermes, heurtait les portes de ses sabots et venait prélever son dû de chenapans. Parfois des mères éplorées tentaient de plaider la cause de leur progéniture ; hélas la pitié était un sentiment qu’ignorait totalement le monstre sylvestre. Arrachant l’enfant terrorisé du giron maternel, il le projetait sans ménagement dans la benne immonde où grouillait déjà une vie plaintive.

Sa tournée accomplie, le charron démoniaque tirait sa charretée de petites victimes. Projetées les unes contre les autres par les cahots du tombereau que malmenaient les chemins caillouteux menant au Causse, elles n’étaient que pleurs, gémissements et suppliques. Le vol cassé des chauves-souris accompagnait le lugubre charroi. L’abominable charron bandait ses muscles, hurlait des imprécations en direction des enfantelets et pourléchait déjà ses babines en pensant à la ripaille prochaine.

Dans son repère, la troupe des charbonniers attisait le feu, menait grand tapage et aiguisait les coutelas. Les polissons étaient tout d’abord rossés convenablement de sorte que leur jeune viande s’attendrisse encore, puis jetés par dizaines dans les immenses chaudrons où ils cuisaient à petit feu et court bouillon, tandis qu’un charbonnier, se prétendant fin cordon bleu, touillait cette soupe atroce à l’aide d’une cuillère de la taille d’une rame. Elle servait à l’occasion de massue si d’aventure un vaurien, quelque peu échaudé, tentait d’enjamber le monstrueux faitout. Enfin, quand les chairs semblaient bouillies à point, que l’odeur de cet ignoble ragout chatouillait les naseaux des monstres, le festin pouvait commencer, dans un grand remuement de mâchoires carnassières qui laissaient échapper rôts et soupirs de satisfaction. Un tel grignotait une cuisse en prenant son temps, gourmet qu’il était ; tel autre aspirait avidement la moelle d’un humérus, car rien ne devait se perdre. De voir le chef de cette joyeuse bande suçoter avec délice les orteils d’une fillette faisait plaisir à voir : quel délicat personnage !

À preuve de ces horribles carnages, on emmenait ceux des enfants qui se montraient les plus récalcitrants faire un petit tour en forêt d’où ils revenaient, apeurés, soumis, ayant aperçu les noires silhouettes encapuchonnées qui traversaient des nappes de fumée irrespirable, s’activaient autour de leurs marmites infernales et avaient tout à fait l’aspect d’ogres cannibales.

– On te raconte pas d’histoires, disait-on à Emile ou à Louison ! Tu les as vus, pas vrai, en chair et en os ? C’est d’ailleurs ce qu’ils préfèrent chez les enfants ! Alors, seras-tu obéissant à l’avenir ?

– Oh oui maman ! affirmait un pauvre gamin, devenu blanc comme un linge et tremblant comme une feuille.

– À la bonne heure ! te voilà enfin devenu raisonnable !

Aux visages apeurés qu’arborait son jeune auditoire, le vieillard satisfait pouvait remettre à plus tard le récit d’autres sornettes terrifiantes ; pour ce soir la coupe était pleine, le but atteint : tout ce petit monde se pelotonnerait cette nuit sous les édredons et n’en mènerait pas large.


Jean-Paul Belly
— Format 14,85 x 21 cm, 192 pages, 17 € —
ISBN 978-2-9560026-4-2EAN 9782956002642

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