François Jouannet, grand-père de la préhistoire

Archéologue et préhistorien passionné, François Jouannet fut un véritable précurseur, d’où son surnom de « grand-père de la préhistoire » : il est le premier à découvrir les ateliers de taille ; il remarque avant Jacques Boucher de Perthes (considéré comme l’un des fondateurs de la science préhistorique) que les outils de pierre taillé sont antérieurs à ceux de pierre polie ; il est également le premier à distinguer l’âge de la pierre inférieur et supérieur. Né à Rennes, ce Bordelais d’adoption continua toute sa vie à s’intéresser au Périgord, sa patrie de cœur…

Né à Rennes le 31 décembre 1765, François-René-Bénit Vatar-Jouannet est le fils de noble maître François-Pierre Vatar, sieur de Jouannet, Avocat à la Cour, Imprimeur du Roy et du Parlement. Il se fait appeler Vatar-Jouannet, puis, à la fin de sa vie, Jouannet, faisant un prénom de son premier nom. Licencié en droit de l’université de Rennes (1785), il enseigne et fait de la poésie. Il est aussi avocat et imprimeur, à Paris. Après 1789, il publie le « Journal des Hommes libres ». Mais pour avoir ouvertement raillé le Premier Consul, il est poursuivi et doit quitter Paris. En 1805, il s’installe à Bordeaux, près de sa sœur Madame Mazois, où il travaille comme compositeur d’imprimerie. Dans le même temps, il fait des études historiques et archéologiques. Appelé à Périgueux par l’imprimeur Dupont, comme chef d’atelier, il continue à étudier et à chercher. En 1808, il devient professeur au Collège de Périgueux, puis il prend, en 1816, la direction du Collège de Sarlat. Par la suite, il deviendra conservateur de la bibliothèque de Bordeaux (1830) et sera Membre de l’Académie des Inscriptions et belles-lettres (1833). (1)

François Jouannet, l’infatigable chercheur

C’est l’infatigable chercheur de curiosités antiques qui nous intéressera plus particulièrement. À partir de 1810, il parcourt la Dordogne à la recherche d’antiquités gallo-romaines. Pour occuper ses loisirs, il entreprend l’exploration des cavités de la contrée. En 1812, il découvre les grottes de Combe-Grenal (commune de Domme) et, en 1816, celle du Pech-de-l’Azé (commune de Carsac-Aillac). Peu célèbres, ces deux grottes ont néanmoins été les premiers gisements français fouillés dans un but archéologique. De plus, il explore plusieurs gisements de plein air : un coteau de Montastruc, un vallon près du Lanquais, quelques collines de l’arrondissement de Ribérac…

Dans la grotte du Pech-de-l’Azé, il trouve un nombre important d’ossements d’oiseaux et de quadrupèdes, empâtés dans une marne calcaire. Sans pouvoir les identifier, il constate leur taille singulière. Parmi des silex taillés, il note la présence d’os intentionnellement brisés et en partie carbonisés. Il écrit que cette caverne « est toute farcie d’ossements et de dents d’animaux de pays, mais d’une taille extraordinaire ». Il ajoute : « on trouve des os dans toute la capacité de la grotte, mais principalement à l’entrée, où ils ont été amoncelés, de manière à former un banc assez épais. En les observant attentivement, on voit qu’ils ont éprouvé un commencement de carbonisation et qu’ils ont été brisés à dessein. Avec eux sont mêlés, presque en même quantité, des silex noirs divisés comme eux en petits fragments, circonstance qui repousse tout idée de dépôt naturel (…). Partout, ici, on reconnaît la main de l’homme, mais quel but se proposa-t-on ? ». Il en conclut à une intervention humaine qu’il juge très ancienne, sans pour autant être en mesure de la situer dans le temps. D’ailleurs, il qualifiera de gaulois l’ensemble des sites qu’il explorera tout au long de sa vie.

En 1812, alors qu’il fouille le tertre d’Écornebœuf (au sud de la ville de Coulounieix-Chamiers, près de Périgueux) pour y chercher les restes des civilisations romaine et gauloise, il recueille des centaines d’objets gallo-romains en bronze (fibules, épingles, aiguilles…), mais aussi des haches polies, des flèches en silex, ainsi que d’autres objets taillés avec une perfection étonnante et un sens esthétique indéniable. Il comprend aussitôt l’importance de sa découverte et en rédige une note détaillée qu’il envoie, en 1813, à l’Académie de Bordeaux. En moins de deux ans, il a déjà recueilli plus de cent haches en silex, trap, agathe, jaspe ou pierre lydienne (2), les unes mutilées, d’autres brutes, d’autres retaillées et repolies, et une vingtaine de pointes de flèche, « d’une époque qui se perd dans la nuit des temps » (1). Innovation fondamentale, il est le premier à appliquer au matériel lithique le principe de l’étude technologique, à s’intéresser aux procédés successifs de taille et de polissage, à reprendre même l’étude des quelques exemplaires publiés antérieurement comme dans le « Metallotheca » (ou Métallothèque) de Mercati, précurseur en minéralogie, en paléontologie et en archéologie (1544-1593) (2). Il décrit minutieusement les divers instruments en pierre de l’époque préhistorique. Il en devine les secrets de facture (en s’appuyant sur l’analyse d’ébauches découvertes à des stades différents de fabrication) et les modes variés d’utilisation comme outils et comme armes à main ou à manche.

En 1816, son ami Théophile de Mourcin continue de collectionner les objets du plateau d’Ecornebœuf. En 1821, le comte Wlgrin de Taillefer (celtomane passionné d’archéologie avec qui Jouannet entretien des relations régulières) dira, dans ses « Antiquités de Vésone », qu’il a recueilli à Écornebœuf plus de 700 haches et près de 600 pointes de flèche. Ses collections ont été laissées au Musée de Périgueux. Celles de Jouannet furent léguées à la Ville de Bordeaux. (1)

En 1817, il retourne à Bordeaux où il se marie avec sa cousine, directrice d’un pensionnat. Il a 52 ans. Il ne cesse pas pour autant de s’intéresser à ses découvertes de l’Âge de la Pierre. En 1818, il publie plusieurs notes de statistique dans le « Calendrier des corps administratifs, juridiques et militaires du département de la Dordogne », dont l’une est intitulée « Sur des armes et autres instruments en pierre et en bronze en Aquitaine ». Chaque fois, il revient sur le sujet qui lui tient au cœur, pour en préciser quelque point. (1)

À l’âge de soixante-neuf ans, par une belle journée de 1834, François Jouannet accomplit à pied une randonnée de trente kilomètres qui le mène jusqu’à la grotte de « Badegoule », au Lardin-Saint-Lazare, près de Condat. C’est sans doute son ami Cyprien Brard qui lui avait signalée. (4) Il revient de cette excursion les poches bourrées de silex de forme remarquable. Pour lui, il s’agit bien de silex taillés. Il se demande quels hommes avaient pu façonner ces pierres de la sorte. Il étudie les techniques de taille, mais il n’établit aucune chronologie. Aujourd’hui encore, cette grotte est considérée comme un site essentiel. Elle est à l’origine du terme « Badegoulien », qui correspond aux phases I et II du Magdalénien. L’industrie badegoulienne se caractérise par le débitage d’éclats et une abondance de grattoirs.

En 1834, François Jouannet publie un résumé du mémoire qu’il avait envoyé en 1813 à l’Académie de Bordeaux, ainsi qu’un article intitulé « Notes sur quelques antiquités du département de la Dordogne, grotte de Badegol ». Dans cette publication, il distingue l’Âge du Fer, de celui, antérieur, du Bronze (avec des poteries), et qu’il classe à part des trouvailles de l’Age de la Pierre (avec des poteries toutes différentes). Prudemment, Jouannet attribue ces outils à de « très anciens gaulois ».

Les contributions d’un préhistorien reconnu

François Jouannet meurt en 1845, Bibliothécaire de la Ville Bordeaux, à l’âge de 80 ans, trop tôt pour savoir qu’il avait, le premier, découvert des vestiges de l’industrie humaine la plus ancienne. Ses amis Wlgrin de Taillefer, Théophile de Mourcin, Abbé Audierne, ne croyaient pas à ses théories. Mais il ne fallut pas attendre très longtemps pour que ses pairs reconnaissent l’importance de son travail et le surnomment, selon l’expression du docteur André Cheynier (5), d’une façon certes familière, mais aussi affectueuse et respectueuse, le « Grand-père de la Préhistoire ». Il n’a peut-être pas inventé la notion de l’Âge de la Pierre qui était courante au début du XIXe siècle, mais il a été le premier à découvrir des ateliers de taille, à décrire cette taille, et enfin à distinguer les deux périodes de l’Âge de Pierre. Il a également proposé une classification, bien que celle-ci demeure seulement typologique. Ces travaux importants lui assignent une place d’honneur avant Boucher de Perthes, et aussi avant les Picart, Schmerling, Christol, Tournal et Boue, etc. Par la suite, d’autres poseront les fondements de la méthode stratigraphique… (1)

Le site d’Écornebœuf

La position dominante et la forme particulière de la colline d’Écornebœuf ont suscité l’intérêt des premiers chercheurs périgourdins depuis le début du XIXe siècle, tels Jouannet et Taillefer. Sa position dans la boucle de l’Isle et sa vue panoramique sur le plateau de Périgueux en font un site magique. Longtemps considéré comme l’oppidum des Pétrocores, ce site du type « éperon barré » a connu une longue occupation. Les recherches en cours [suite à une opération de sauvetage urgente qui eu lieu en septembre-octobre 2012 avec l’équipe de l’ADRAHP] permettent d’évoquer un site habité sur la longue durée, depuis le Néolithique (IVe millénaire av. J.-C.), jusqu’à nos jours. Il est voisin de l’oppidum des Pétrocores situé à La Curade, à quelques centaines de mètres. L’autre nouveauté regarde la mise en évidence d’un habitat important contemporain de la fondation de la ville gallo-romaine, entre 50 et 10 av. J.-C., et l’existence probable du sanctuaire des Pétrocores sur sa pointe la plus élevée.

La fouille [de 2012] a permis de découvrir un riche mobilier (…) qui s’ajoute aux innombrables découvertes monétaires faites au cours du XIXe siècle, ainsi qu’à un bec verseur en bronze à tête de rapace et des fibules « tuées », conservées au musée Vesunna. Cet ensemble mobilier illustre un site exceptionnel, à la vocation particulière, certainement le sanctuaire des Pétrocores et le lieu de résidence d’élites. (6)


Notes :

  • (1) Dr. A. Cheynier, Un Précurseur Amateur en Préhistoire : François Jouannet, Bulletin de la Société préhistorique de France, Année 1935, Volume 32 Numéro 2 pp. 145-147.
  • (2) Jean-Jacques Cleyet-Merle, Une histoire de la préhistoire en Aquitaine : François de Jouannet, Année 1990, Volume 1, Numéro 1, pp. 7-8.
  •  (3) Région Aquitaine, Grotte de Badegoule.
  •  (4) Cyprien Prosper BRARD (1786-1838) fut minéralogiste, directeur des mines de cuivre de Servoz, en Savoie, puis concessionnaire des houillères de Dordogne et, vers la fin de sa vie, Préfet de la Dordogne, de 1833 à 1843. À partir de 1835, il s’occupe de l’enquête statistique faite sur le département de la Dordogne ; le questionnaire porte sur la topographie, l’état-civil et moral, l’histoire, l’administration, l’instruction publique, l’agriculture, l’industrie et le commerce. BRARD mourut avant d’avoir mené son enquête à terme, mais s’occupa très sérieusement de l’agriculture du département.
  •  (5) « Jouannet, grand-père de la préhistoire » est le titre d’un livre écrit par André Cheynier, Brive, 1936, A. Schnapp, La Conquête du passé. Voir sur notre blog l’article « Un éminent préhistorien détenu au “camp de Mauzac” : André Cheynier »
  •  (6) Christian Chevillot, « Coulounieix-Chamiers – Écorneboeuf », ADLFI. Archéologie de la France – Informations [En ligne], Aquitaine, mis en ligne le 10 février 2016, consulté le 14 juin 2017.

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