Pierre Grélety, le dernier Croquant

L'arbre aux pendus de Jacques Callot montre l'impitoyable répression en usage à son époque. Elle était en vigueur contre les Croquant, parfois aggravée par le supplice de la roue, auquel avait régulièrement recours le Consulat de Périgueux contre les paysans soupçonnés de rébellion.

C’est vraiment le destin d’un personnage hors du commun que celui de Pierre Grélety, cet humble laboureur de la Forêt de Vergt, chef habile de partisans qui tint en échec pendant des années les armés du Roi Louis XIII. Mais lisez plutôt son histoire…

Remarque : les documents sur Grélety et son aventure sont à la fois peu nombreux et d’une grande précision. La Bibliothèque Municipale de Périgueux possède un grimoire extrêmement intéressant écrit de la main du Chevalier de Cablanc, un homme cultivé qui fut Maire de Périgueux au siècle de Grélety. On trouve également certains détails sur la sédition des Croquants dans le livre de vie du bourgeois périgourdin P. de Besson, ainsi que dans le livre de J.-L. Galet et Pierre Fanlac intitulé « Grélety dernier croquant », paru aux Éditions Fanlac, en 1965.

 

Pierre Grélety – ou Grellety – surnommé « le dernier croquant » est un personnage célèbre du Périgord. Natif de Saint-Mayme de Pereyrol, une petite commune de Dordogne située en pays Vernois, en limites du Périgord central, du Bergeracois et du Landais, ce paysan libre était propriétaire d’un très petit bien à Castandour. On donne le nom de Pariage ou Paréage à cette région qui s’étend entre Périgueux et Vergt. Chose exceptionnelle pour l’époque et pour un homme de sa condition, il savait lire et écrire. Il avait appris dans une grosse Bible, grâce à un vieux colporteur que ses parents avaient recueilli, après qu’il ait été dévalisé de sa pacotille et laissé pour mort par des bandits de grands chemins.

Sous le règne du roi Louis XIII, en 1638, Barricade, un capitaine du roi cherchant à enrôler de force de jeunes recrues s’en prend à Jean Grélety. Cet homme s’était fait une réputation exécrable, tant par sa rapacité que par sa lubricité. C’est jour de fête. Grélety s’est rendu à Saint-Mayme pour entendre la messe. On vient lui dire que des soldats cantonnés dans le bourg maltraitent son père. Il accourt et aperçoit le pistolet du capitaine braqué sur le vieillard. Sur-le-champ, il tue l’officier. Il ne lui reste plus qu’à fuir s’il veut échapper à la corde. Qielque jours après, on léaccuse d’un second meurtre. Il est de nouveau condamné par coutumace.

Pierre Grélety devient chef des Croquants

Commence alors pour Pierre Grélety une vie de fugitif dans la Forêt de Vergt. Il finit par rejoindre d’autres proscrits en révolte, comme lui, contre les oppressions dont ils sont les victimes. Excédé par le passage continuel des troupes, un millier de paysans s’était soulevé, et s’était armé en se forgeant des armes, avec des faucilles et des faux fixées sur de longs manches de bois. Le plus décidé d’entre eux était un homme courtaud, dont l’infirmité lui ramenait la tête vers l’épaule gauche, si bien qu’il répondait au sobriquet de George-Torte. À leur demande, Pierre Grélety devint leur chef. Pour soulager la misère des paysans, il oblige les nobles de son secteur à s’acquitter d’un impôt en nature.

Mobiles et légers, insaisissables et partout à la fois, ses croquants disciplinés et bien armés sont les partisans d’une guérilla plus que de véritables affrontements où ils seraient à coup sûr perdants. Les attaques de chariots ou de diligences étaient très fréquentes dans la Forêt de Vergt. Ces opérations permettaient aux Croquants de s’approvisionner à bon compte en denrées de toutes sortes. C’est au cours de l’une de ces attaques, à la Papussonne, près d’Église-Neuve-de-Vergt, que le vice-sénéchal Broignac trouva la mort, et que furent libérés cinq prisonniers, des huguenots du Quercy, parmi lesquels Jean Pineau, dit le Jeune, fils du ministre protestant de la ville de Bergerac. Celui-ci fut bientôt rattrapé, supplicié en 1638 et décapité à Périgueux, au motif de « crime de lèse-majesté », auteur de sédition ayant participé aux expéditions menées par les « voleurs et les Croquants ». Les quatre autres décidèrent de prendre part à la révolte des Croquants.

Suite aux suppliques des Consuls de Périgueux, dont les charrois étaient régulièrement détroussés entre Bergerac et Périgueux, le gouverneur du Périgord, Henri de Bourdeille, vint s’installer avec ses troupes à Atur. Le 30 janvier 1639, il signa une ordonnance enjoignant à son vice-sénéchal et à toute sa maréchaussée de lancer des incursions dans la Forêt de Vergt, de s’emparer des brigands et de détruire leurs maisons. Il invitait les curés, les syndics des paroisses, à prendre part à la traque. Sous le commandement de Chalepe, archer dont les Croquants avaient brûlé la maison en 1637, il enrôla deux cents paysans du Paréage de Vergt. Des seigneurs, dont ceux de Grignols de Razac, offrirent spontanément leur aide. Par la suite, Atur, placé sous la juridiction des Consuls, fut souvent une base d’expédition contre les Croquants.

Les combats entre la troupe du Roi et les Croquants étaient d’une violence sauvage. Les Croquants s’embusquaient dans les arbres, s’armaient de fourches, de faux recourbées, de fléaux, d’armes subtilisées dans les combats avec les soldats du Roi. S’il y a des morts du côté des Croquants, il y en a bien davantage dans le camp adverse. C’est au cours de l’un de ces corps-à-corps acharnés que périrent Chancel de la Veyssonnie, fils du maire de Périgueux, et plus tard, Lavandier, fils du Procureur de Périgueux qui instruisait le procès contre les Croquants.

Durant quatre années, Pierre Grélety tient tête aux armées du roi venus le traquer. En septembre 1640, il fait la preuve de ses réels talents militaires puisqu’il obtient, avec seulement 200 hommes, une victoire honorable face à 3 000 soldats bien entraînés. Toutes les offensives militaires entreprises pour l’abattre tournent court. En représailles, des forêts entières sont abattues en vain : point de Grélety à l’horizon !

« Les Grélety » sont partout à la fois… et nulle part !  De l’aveu même du Comte de Grignols, André de Talleyrand-Périgord, commandant de trois régiments chargés de réduire ces Croquants, ils sont insaisissables : « Il fut tué plus de 200 personnes parmi lesquelles étaient plusieurs gentilshommes et officiers du régiment de Ventadour, et néanmoins ne fut pris ni tué un seul de ces misérables, tant ils se sont rendus adroits à combattre, à avancer ou à reculer quand il est besoin, dans ces lieux d’accès presque impossible à tous les hommes hormis eux. »

Les Croquants capturés étaient traités sans ménagement, soumis à la torture, selon la pratique du temps, en guise d’interrogatoire. Nous possédons le procès-verbal de l’interrogatoire subi au Consulat de Périgueux, par deux hors-la-loi de Grélety, pris à Cendrieux, présumé être « le chef des voleurs », fut roué vif à Bordeaux, avec grand renfort de troupes, le 8 décembre 1639. Il était robuste et résistant : il ne fallut pas moins de 37 coups de barre de fer pour qu’il rendît l’âme…

La fin d’une révolte paysanne

Nommé gouverneur de Guyenne en 1641, le duc de Schomberg offre l’amnistie au « capitaine » s’il accepte de servir loyalement le Roi. Début janvier 1642, après plusieurs escarmouches et des fortunes diverses pour les uns et les autres, Pierre Grelety perdit ses meilleurs auxiliaires, dont Gorge-Torte et son fils, tués dans un guet-apens tendu par un groupe de deux cents paysans de Vergt commandés par un archer nommé Chaleppe. Ce dernier lui avait demandé une entrevue afin d’engager des pourparlers en vue de la Paix et d’un partage de la forêt de Vert. George-Torte, un peu jaloux du prestige de Grélety, s’était rendu à ce rendez-vous sans le prévenir, dans l’espoir de lui montrer qu’il n’était pas aussi simple d’esprit qu’on le croyait. Il fut tué par un coup de mousquet tiré d’un saule creux isolé, dont il ne s’était pas méfié. Son fils tomba à ses côtés. Son corps fut exposé sur une roue, à la sortie de la ville de Périgueux, en direction de Limoges, près de La Croix-Ferrade. La disparition de George-Torte impressionna de nombreux Croquants, et beaucoup abandonnèrent la cause à petit bruit.

Le pouvoir est las de ces querelles paysannes, et surtout de cette guérilla qui coupe la route vers l’Espagne alors en guerre contre la France. Richelieu veut en finir au plus vite. Il confie au Duc de La Force la délicate mission de négocier une paix définitive avec les Croquants. Découragé par la discorde qui s’installait dans leurs rangs, par les défaites, les défections, les disparitions de proches, Pierre Grelety et son frère acceptent les négociations. Ils obtiennent du roi une promesse de grâce, pour eux et deux cents de ses hommes. Lui obtient une charge de capitaine dans les rangs de l’armée d’Italie, au poste de gouverneur de la cité de Verceil en Italie. Alors que les hors-la-loi d’hier, devenus soldats de France, font leurs préparatifs de départ, ils reçoivent un contre-ordre. Cette fois, Grélety est accusé de s’être laissé acheter par le duc d’Épernon et d’avoir voulu assassiner Louis XIII et Richelieu. Il doit présenter sa défense à Paris. Grélety est inquiet. Est-il bien sage d’aller se livrer aux hommes du cardinal ? Il consulte le Duc de La Force qui le rassure : un roi ne saurait manquer à sa parole. La commission qui le jugea acquit bientôt la conviction que Pierre Grélety était le jouet d’une machination. Le 25 janvier 1643, il reçoit du Roi les lettres patentes qui attestent de l’amnistie générale pour tous ses hommes. Richelieu était mort le 4 décembre 1642, lui qui avait tant fait pour l’apaisement de la sédition. Louis XIII, en cette affaire comme en bien d’autres, avait suivi son conseil…

Quand il négocia avec le pouvoir, Pierre Grelety était arrivé au faîte de sa puissance. Sa tactique de la guérilla et de la surprise avait acquis une efficacité telle qu’avec un petit nombre d’hommes d’élite, il était le maître incontesté du pays boisé situé entre Périgueux et Bergerac.

Jean-François Tronel


Illustration — L’arbre aux pendus de Jacques Callot montre l’impitoyable répression en usage à son époque. Elle était en vigueur contre les Croquant, parfois aggravée par le supplice de la roue, auquel avait régulièrement recours le Consulat de Périgueux contre les paysans soupçonnés de rébellion.

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