Opération Skorpion West

Intoxication et propagande après la destruction de Mouleydier

Le fait est peu connu : durant les mois de juin et juillet 1944, il exista en Dordogne une redoutable unité de propagande SS qui opéra dans le sillage de la 11e Panzer Division. La cellule SS « Kurt Eggers » fut chargée d’intoxiquer la Résistance et les populations civiles par l’activation de l’opération nommée « Skorpion West ».

Fondée à la fin de l’année 1943, l’unité Kurt Eggers était chargée de créer, éditer et distribuer la propagande allemande sur les différents fronts, afin de saper le moral des troupes ennemies et de la Résistance. La particularité de l’opération Skorpion West était de se livrer, avec une grande habileté, à des actions de propagande noire en diffusant des informations qui avaient toutes les apparences d’un message bienveillant, voire amical, alors qu’il était en fait totalement hostile et cynique.

Cette unité d’intoxication avait engagé une opération portant le nom de Skorpion West. Comme l’animal, elle inoculait un poison mortel au sein même de la structure organique de ses ennemis : celui du doute et de l’abolition de toute velléité de résistance. En effet, les tracts émis par Skorpion West pouvaient avoir un impact dévastateur sur des individus particulièrement fragilisés par le contexte de terreur et de guerre totale dans lequel la population fut plongée au cours de l’été 1944.

Les tracts composés par les agents subversifs de l’opération Skorpion West furent paraphés SW, suivi d’un numéro, simple repère chronologique. Les plus marquants sont ceux qui furent diffusés après la destruction de Mouleydier et la « libération » des prisonniers du maquis par les troupes allemandes.


« Voilà le communisme » !

Quelques jours à peine après la destruction quasi complète de Mouleydier, le 21 juin 1944, la propagande allemande mettait au point deux séries de tracts chargés de discréditer la Résistance, légitimant ainsi l’action de l’occupant.

Sur l’un d’eux intitulé « Villages en flammes… », une photographie représente une maison en feu. Au premier plan, une habitante de Mouleydier facilement reconnaissable, Denise Lareine, tient sa petite fille Maryvonne dans les bras. Sur la droite apparaissent d’autres habitants, complètement désemparés. L’objectif de Skorpion West était de dramatiser à l’extrême les événements dont les populations venaient d’être les victimes, en particulier les femmes et les enfants. Le responsable de tous ces malheurs était désigné par un constat qui se voulait sans appel : « Vues du village de Mouleydier où le maquis avait réparti, dans les maisons, d’importants dépôts d’explosifs, d’armes et de munitions ». Puis étaient scandées de terrifiantes accusations : « Vol, Viol, Meurtre, Terreur ! » suivies d’une conclusion qui ne laissait planer aucun doute : « Voilà le communisme ».

Hormis le fait que la majorité des maquisards ayant défendu Mouleydier n’était pas d’obédience communiste, la propagande allemande justifiait la destruction du village par la présence, dans les habitations, d’une grande quantité de matériel de guerre. Ces mêmes arguments furent avancés pour légitimer, quelques jours plus tôt, la destruction d’Oradour sur Glane et le massacre de 642 civils, le 10 juin 1944.

« Le chaos ou l’ordre »

Le deuxième tract pose la question suivante : « Le chaos ou l’ordre ? » Le chaos revêt ici les traits d’un maquisard à la mine patibulaire, cigarette à la bouche et mitraillette à la main, posant devant deux cadavres donnant l’impression d’avoir été suppliciés avant leur exécution. En arrière plan, un village disparaît dans les flammes.

Le texte du verso justifie une fois de plus l’intervention des troupes allemandes. Les SS expliquent que la population du village s’est retrouvée mise en coupe réglée par des hordes de bandits qui, pour leurs intérêts criminels, n’hésitaient pas à mobiliser toute la population du village, contre sa volonté, abolissant toute autorité municipale au profit de la loi du Soviet. Le chef des « bandits » est présenté à dessein comme un ancien membre des Brigades internationales, « auteur de huit meurtres », affamant la population pour son profit et celui de ses lieutenants. Ce chef de bande incarne le mal absolu, l’étranger « rouge » régnant par la terreur, les « assassinats et les vols ».

C’est donc pour protéger les populations civiles, et non les réprimer, que serait intervenue l’armée allemande. Dans un discours bien rôdé, les services de propagande accusent de nouveau la Résistance d’être responsable de l’incendie du village, à cause de la présence de munitions qui ont explosé lors des premiers tirs allemands sur le village. Cette version est clairement démentie par les faits.

Enfin, la destruction de Mouleydier est présentée d’une manière ambiguë et inquiétante par les spécialistes de la guerre subversive. Sous couvert d’un ton bienveillant et protecteur, cet épisode dramatique est habilement érigé en exemple pour les populations des autres villes et villages qui abriteraient des maquisards et qui ne préviendraient pas immédiatement les autorités allemandes. Le tract se termine par les propos suivants, écrits à l’encre rouge sang : « Et vous sauverez ainsi vos maisons, vos fermes et vos vies ! » La menace d’un autre Mouleydier est à peine voilée…

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« On préparait le Katyn de la Dordogne ! »

Le 25 juin 1944, les autorités allemandes orchestraient une pompeuse cérémonie de propagande sur la place de l’Église, à Bergerac, en présence du sous-préfet et du maire. Ce jour-là, elles « libéraient » officiellement près de 180 personnes arrêtées par la Résistance comme « collaborateurs » puis internées au « camp de Mauzac », du 9 juin au 21 juin 1944. À cette date, les résistants du groupe Cerisier, de l’AS, évacuaient la prison militaire en raison de la poussée des blindés allemands de la 11e Panzer Division sur Mouleydier et Pressignac-Vicq. Ils s’étaient alors repliés avec leurs prisonniers dans un des bâtiments de l’entrepôt des tabacs, à Saint-Cyprien, avant de quitter les lieux précipitamment, toujours sous la pression des troupes allemandes. C’est là que la Wehrmacht les « délivra à la dernière minute », « alors qu’ils étaient en train de creuser leur tombe », selon les termes employés dans un nouveau tract produit par les SS de l’opération Skorpion West pour qui l’événement fournissait un excellent prétexte à l’instrumentation d’une nouvelle action d’intoxication.

L’intitulé du tract, « On préparait le Katyn de la Dordogne ! » est particulièrement frappant. Il fait référence au massacre de la forêt de Katyn, où plusieurs milliers de Polonais (militaire et intellectuels) considérés comme hostiles à l’Union soviétique, furent exécutés au printemps 1940 par des agents du NKVD, la police politique de Staline.

Les SS comparaient à dessein le sort des Polonais exécutés par les soviétiques aux « 180 habitants de Bergerac et des environs » qui étaient, selon eux, également promis à une mort certaine si l’armée allemande, présentée comme la garante de « la liberté de parler ferme et clair », n’était pas intervenue à temps pour les libérer. Une liberté de parole accordée aux chantres de la cause allemande à qui il était fortement recommandé de relater à tous leurs proches et compatriotes, avec force détails, les « souffrances et les mauvais traitements » prétendument subis dans le maquis, avant de les engager « à ne plus retomber dans ces folies qui ne font qu’ensanglanter la France ».

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Il était également conseillé aux « libérés » de se faire les ardents messagers de la propagande allemande en relayant l’information selon laquelle « le Commandant en chef des Troupes allemandes de la région offre à tout bon français qui reconnaît s’être trompé et qui viendra se rendre loyalement aux troupes allemandes en livrant ses armes, l’assurance d’une amnistie complète ». Il s’agissait, là encore, d’une manipulation visant à semer le trouble dans les rangs de la Résistance, en faisant croire que les maquisards pouvaient déposer les armes sans crainte. Encore une fois, les SS de Skorpion West adoptaient avec habileté une attitude qui mêlait conciliation et fermeté, proclamant « que quiconque poursuivra la lutte et ne déposera pas immédiatement les armes sera considéré comme franc-tireur et sera fusillé sans rémission ». Ils ajoutaient que « les troupes allemandes poursuivront sans répit la lutte contre les rebelles du maquis jusqu’à épuration complète », le terme d’épuration ayant été « retourné » et s’appliquant ici aux maquisards.

Enfin, le tract se conclue par une phrase adressée aux ex-prisonniers de Mauzac : « Et maintenant mes amis, au Travail et vive la France ».

Aussi redoutable qu’elle fût, la guerre subversive menée par la cellule SS Skorpion West n’en demeura pas moins un échec. Car si elle avait semé le doute dans les esprits en distillant le venin de la suspicion et de la calomnie, elle ne parvint jamais véritablement à briser le moral de la population et la détermination de la Résistance à casser les chaînes d’une oppression qui touchait à sa fin.

Un article signé Patrice Rolli, proposé par Jacky Tronel


À propos de l’auteur, Patrice Rolli

fac_simile_livre_l_occupation_allemande_patrice_rolliPatrice Rolli est diplômé en Histoire (Université Bordeaux III), Ethnologie-Anthropologie (Université Bordeaux II) et Histoire des civilisations (École des hautes études en sciences sociales, EHESS, Paris).

L’auteur présente pour la première fois dans cet ouvrage de nombreuses photographies et documents inédits relégués pour la plupart d’entre eux dans les caves et les greniers d’outre-Rhin depuis près de 70 ans. Ils constituent un intérêt historique majeur pour la compréhension de ce que fut l’occupation allemande en Périgord.

Il est également l’auteur des ouvrages Le Périgord dans la Seconde Guerre mondiale et La Phalange nord-africaine en Dordogne : histoire d’une alliance entre la pègre et la Gestapo (15 mars-19 août 1944).

  • Éditions L’Histoire en partage, 15 rue Edison, 24750 Boulazac.
  • 240 pages, 277 photographies et documents.
  • Pour commander l’ouvrage de Patrice Rolli, suivez ce lien : ici.

Cet article a été publié dans le numéro 7 du magazine « Secrets de Pays ».

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