Étienne de la Boétie, un illustre Périgourdin

Étienne de La Boétie (1530-1563) est l’un des hommes les plus représentatifs de son temps, à la fois érudit humaniste, délicat poète et fougueux polémiste. Né à Sarlat, il compte parmi les Périgourdins de renommée internationale. La Boétie est célèbre pour son Discours de la servitude qui, sans défendre un système politique particulier, constitue une très sévère critique contre la tyrannie. Ses idées seront reprises plus tard pendant la Révolution française de 1789, notamment par Marat qui les plagie pour rédiger Les Chaînes de l’esclavage. Il est également célèbre pour son amitié profonde avec Michel de Montaigne, à qui il légua la totalité de son œuvre, ainsi que sa bibliothèque. Dans ses Essais, Montaigne rend hommage à celui qu’il considère toujours, dix-sept ans après, comme son alter ego : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi ».

Étienne de la Boétie est né le mardi 1er novembre 1530 dans la maison toute neuve de la place du Peyrou, à Sarlat en Périgord. Sa mère se prénomme Philippe (un prénom épicène jusqu’au XVIIe siècle) de Calvimont. Elle est fille du seigneur de Lherm, Jean de Calvimont, président du Parlement de Bordeaux et ambassadeur de François 1er en Espagne. Son père, Antoine de La Boétie, est lieutenant particulier du Sénéchal de Périgord. Etienne est le troisième enfant du couple et le seul garçon. Il grandit dans une famille de magistrats, un milieu éclairé, composé principalement de bourgeois cultivés, sur lequel souffle le vent de la Renaissance. Notons d’ailleurs que le logis du cardinal Nicolas Gaddi, parent des Médicis et véritable humaniste, est voisin de celui de la famille La Boétie.

etienne-de-la-boetie-portraitSi les milieux intellectuels sont en effervescence, le contexte politique de l’époque, lui, est explosif. François 1er règne sur la France depuis le 25 janvier 1515. Dans la nuit du 18 octobre 1534, des protestants français placardent des proclamations contre l’institution ecclésiastique en différents lieux du pays et jusque sur la porte de la chambre du roi, à Amboise. La répression est le prélude des futures guerres de religion. La Boétie perd son père peu après, en 1540, alors qu’il vient d’avoir dix ans. Il est élevé par son oncle paternel et parrain, La Boétie, sieur de Bouilhonas, également prénommé Étienne (Estienne, pour reprendre la graphie de l’époque). C’est un prêtre cultivé qui prend en charge son éducation, un homme que Michel de Montaigne qualifiera plus tard de « très sage, très bon et très libéral ». Il lui transmet son amour des lettres et des valeurs antiques, et son intérêt pour le droit. Il est pour le jeune orphelin un second père, ce qui lui fait dire avec reconnaissance « qu’il lui doit son institution et tout ce qu’il est et pouvait être ».

Peu d’informations sont connues sur l’enfance de La Boétie, mais on sait néanmoins que physiquement, il n’a pas été gâté par la nature : il est plutôt laid, et cela a sans doute eu des répercussions sur son tempérament. Il est sujet à de subites et violentes colères, coupées de véritables accès de gentillesse et de douceur, avec des temps de rêveries. S’il a « une âme très belle » écrira Montaigne, il a un visage disgracieux (cf. Montaigne, Essais, III, 12 De la physionomie). (1)

Une vie brève, mais bien remplie

On ignore où Étienne de La Boétie a fait ces études. Certainement pas à Bordeaux, comme on l’affirme trop souvent sans qu’on puisse avancer la moindre preuve. En effet, il est raisonnable de penser que s’il avait été au collège de Guyenne à Bordeaux, Michel de Montaigne (2), plus jeune de seulement vingt-sept mois, l’aurait sans aucun doute rencontré plus tôt, ce qui n’a pas été le cas. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que vers la fin de ses humanités, La Boétie développe une passion pour la philologie antique qui l’attire, comme elle attire d’ailleurs tous ses contemporains lettrés. Il compose des vers, non seulement en français, mais aussi en latin et en grec, ce qui n’est pas courant pour l’époque. Il rédige vingt-neuf sonnets amoureux et devient plus tard le traducteur des ouvrages de Plutarque, et Xénophon. Il a une connaissance approfondie de Cicéron. Mais il est surtout l’auteur d’un traité De la servitude volontaire ou Contr’Un. D’après les indications consignées par Montaigne dans ses Essais, c’est entre 1546 et 1548 que La Boétie aurait rédigé une première version de cette œuvre. Quel âge avait-il ? Dans sa première édition des Essais, Montaigne déclare que La Boétie avait presque 18 ans, tandis qu’il parle d’un « garçon de seize ans » dans l’édition suivante. (3) (4)

Il suivra les pas de son père en étudiant le droit à l’université d’Orléans où on le retrouve en 1550. Cette école de droit et de philosophie est un foyer actif pour la diffusion de l’humanisme et de la Réforme. Elle compte pour maîtres les juristes Charles Dumoulin (5) (1500-1566) et le protestant Anne du Bourg (6) (1521-1559) qui, plus tard, s’élèvera publiquement contre les persécutions religieuses (il mourra condamné à mort pour fait de religion). On pense que c’est durant ses années d’études à Orléans qu’il a remanié son traité De la servitude volontaire.

En 1548 a lieu en Guyenne, Saintonge et en Angoumois, un soulèvement populaire contre la gabelle que le roi Henri II impose, alors que ces territoires en étaient jusque-là dispensés. Des milices de paysans – comprenant jusqu’à 10 000 hommes – s’attaquent non seulement aux receveurs, mais aussi aux nobles et aux riches. Dans les Essais (I, 24 Divers événements de même conseil), Montaigne relate l’événement dont il prétend avoir été témoin. En octobre, le roi Henri II envoie deux armées commandées par le connétable Anne de Montmorency (1493-1567) pour réprimer cette révolte, ce qu’il fera dans le sang. Le Parlement de Bordeaux est suspendu jusqu’en 1551. On peut raisonnablement penser que ces événements ont été la matière de discussions entre Montaigne et La Boétie lorsqu’ils se sont connus. La Boétie commence à étudier le droit à l’université d’Orléans qui avait bonne réputation.

Le 23 septembre 1553, La Boétie obtient le grade de licencié en droit civil. Il a alors vingt-trois ans. Quelques mois auparavant, le 20 janvier de la même année, des lettres-patentes du roi Henri II autorisent Guillaume de Lur (7), sieur de Longa, conseiller au Parlement de Bordeaux, à résigner « son état et office en ladite cour  », en faveur de Maître Étienne de la Boétie, qui n’avait alors que vingt-deux ans et quelques mois, alors que l’âge requis pour devenir magistrat était fixé à vingt-cinq ans. On y lit : « Attendu sa suffisance qui supplée en cet endroit l’âge qui lui pourrait défaillir, et ne voulant cela lui nuire et préjudicier en aucune manière, vous mandons… que… vous ayez à recevoir le dit La Boétie au serment. » Le 17 mai 1554, il est admis en qualité de conseiller au Parlement de Bordeaux. C’est donc grâce à son zèle studieux et à ses précoces mérites que La Boétie a acquis une légitime réputation d’érudition qui lui ont ouvert, avant l’âge, les portes du Parlement de Bordeaux.

Des relations et de nombreux amis

Après avoir été solennellement installé dans ses fonctions de conseiller au Parlement de Bordeaux, La Boétie se marie avec Marguerite de Carle, fille du président du Parlement de Bordeaux, Pierre de Carle. Marguerite est veuve, depuis 1552, de Jean d’Arsac, seigneur en Médoc. Ce mariage vient multiplier le nombre de ses relations. En effet, un frère de Marguerite, Lancelot de Carle, évêque de Riez, est l’un des amis les plus chers de Ronsard et des poètes de la Pléiade. Un autre est maire de Bordeaux. Parmi ces autres amis, citons Lambert Daneau, philologue et juriste, le poète Jean-Antoine Baïf, Dorat et, grâce à Lancelot de Carle, il fréquenta Ronsard. Il est également lié à JulesCésar Scaliger, célèbre grammairien du XVIe siècle. L’humaniste sarladais Jean Amelin est son oncle. Il connut son heure de gloire grâce à sa traduction de Tite-Live, Tite-Live de la seconde guerre punique (1559), un travail que Ronsard salua comme la traduction du « docte Amelin ».

Puis, en 1557, après la suppression de la Cour des aides de Périgueux où il siège comme magistrat, Montaigne rejoint, le Parlement de Bordeaux. Il connaissait déjà le Discours de la servitude volontaire qu’on lui avait fait lire (le médiateur est probablement Guillaume de Lur, à qui La Boétie succédait) preuve que le texte circulait. Mais ce n’est que l’année suivante que Montaigne et La Boétie feront connaissance, « par hasard en une grande fête et compagnie de ville ». Commence alors une amitié intense entre les deux hommes. (1)

La Boétie, un artisan de paix

En 1559 Anne du Bourg, l’ancien professeur de droit de La Boétie à Orléans, est pendu et brûlé pour avoir blâmé, en présence du roi Henri II, les persécutions contre les huguenots. Cette année-là, Montaigne effectue plusieurs voyages officiels à Paris. L’année suivante, le Parlement de Bordeaux réprime férocement les rassemblements de huguenots. Règne un climat d’inquisition. Accusations d’hérésie, condamnations à mort et au bûcher se succèdent. La Boétie adresse à Belot et à Montaigne un poème latin dans lequel il exprime sa douleur devant la guerre civile et se demande s’il ne faut pas chercher asile en Amérique. En décembre, il est chargé d’une mission à Paris auprès du Conseil du roi Charles IX, second fils d’Henri II, alors âgé de dix ans. Il rencontre à cette occasion Michel de L’Hospital  (7), conseiller de Catherine de Médicis, qui lui recommande une politique de tolérance et d’apaisement. Selon lui, il convient de « […] ne point irriter le mal par la vigueur, ni aussi l’augmenter par la licence ». Tous deux se lient d’amitié. Michel de L’Hospital demande à La Boétie d’intervenir dans diverses négociations pour parvenir à la paix dans les guerres de religion qui opposent catholiques et protestants, dont le colloque national de Poissy. Tout comme Michel de L’Hospital, La Boétie milite, lui aussi, en faveur d’une politique d’apaisement. Toutefois, et contrairement à ce que prône Michel de L’Hospital, La Boétie s’inquiète des conséquences civiles de la tolérance. Si les réformés établissaient des institutions politiques, sociales et juridiques séparées de celles du royaume, cela entraînerait, de l’avis de La Boétie, l’affaiblissement du pouvoir en place. De plus, selon lui, la tolérance accorderait une approbation officielle à l’erreur, car dit-il, forcément l’une ou l’autre des deux religions opposées est erronée.

Il rentre à Bordeaux en mars 1561. Le 19 avril, une ordonnance prône une politique de tolérance entre catholiques et protestants. La Boétie est chargé de la défendre devant le Parlement de Bordeaux plutôt acquis à une défense stricte du catholicisme. En septembre, des troubles opposent catholiques et protestants dans l’Agenais. Le roi demande à Burie, son lieutenant à Bordeaux, d’aller y ramener le calme. Burie amène La Boétie avec lui après en avoir fait la demande au Parlement de Bordeaux. Dans une lettre au roi où il rend compte de sa mission, il écrit : « Et ai ici avec moi le conseiller qu’elle m’a baillé, qui se nomme Monsieur de La Boétie, lequel est fort docte et homme de bien ». (4) Burie prend une décision en avance sur son temps : partout où il y a deux églises, l’une doit être donnée aux catholiques, l’autre aux réformés ; s’il y en a qu’une seule, les deux cultes l’utiliseront à tour de rôle. Mais cette décision reste sans effet. (1)

C’est en 1562 que Catherine de Médicis signe L’Édit de janvier qui devait protéger les huguenots de la violence des catholiques (c’est la première fois en Europe que la pratique d’une religion dissidente est autorisée pour tout un pays), mais le massacre de Vassy, le 1er mars, engendre une révolte des protestants. C’est la première guerre de religion (siège de Rouen, bataille de Dreux). La Boétie rédige son mémoire sur L’Édit de janvier 1562. Il prend le parti du catholicisme comme religion d’État, mais prône un « catholicisme réformé » qui pourrait réconcilier catholiques et protestants. Les magistrats catholiques de Bordeaux résistent à la politique de conciliation. Montaigne est alors chargé de mission à la Cour et en décembre désigné comme l’un des douze conseillers du Parlement de Bordeaux envoyés en mission militaire pour arrêter une troupe huguenote. (9)

Le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) par François Dubois, peintre protestant

Le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) par François Dubois, peintre protestant

Une mort prématurée

C’est au retour de cette mission, que la santé de la Boétie se dégrade subitement. Il tombe malade, pris de violentes douleurs d’entrailles (un « flux de ventre avec des tranchées »), alors que la peste et la famine font rage en Périgord. Selon Montaigne, il s’agirait d’une dysenterie qui tourne mal ; d’autres évoquent la peste ou la tuberculose très fréquente à cette époque. La Boétie tente alors de regagner le Médoc, où sont situées les terres de son épouse, pour se reposer à l’air pur et dans un environnement propice à la guérison. Mais son état empire subitement et il doit s’arrêter en route, au Taillan-Médoc, chez son collègue au Parlement, Richard de Lestonnac, le beau-frère de Montaigne. Se sachant condamné, il dépêche un homme qui a pour mission de ramener d’urgence Montaigne et un apothicaire. Montaigne lui conseille de rédiger son testament, ce qu’il fait le 14 août en soirée, avec le notaire Raymond. À Marguerite de Carle, son épouse, il lègue 1 200 livres tournois. À Montaigne, son « inthime frère et immuable amy », il laisse sa bibliothèque de Bordeaux, à l’exception de quelques traités de droit qui appartiennent à son cousin Jean de Calvimont. C’est ainsi que Montaigne disposera des manuscrits, tous inédits, de l’œuvre de La Boétie. Ces formalités accomplies, il se confesse, communie, puis attend l’inéluctable, avec courage et philosophie. Il meurt finalement le mercredi matin du 18 août 1563, à trois heures, à Germignan, non loin de Bordeaux, dans les bras de sa femme et en présence de Montaigne.

Montaigne commente la mort de son ami dans une lettre adressée à son père : « Le 18 du mois d’août de l’an 1563, Étienne de la Boétie expire. Il n’est âgé que de 32 ans 9 mois 17 jours ». Et il reproduit ces quelques lignes écrites de la main de La Boétie, peu de temps avant de mourir : « Mon frère que j’aime si chèrement et que j’avais choisi parmi tant d’hommes pour faire renaître avec vous cette amitié vertueuse et sincère dont, à cause des vices, l’usage nous a quittés depuis si longtemps qu’il n’en reste de traces que dans les souvenirs qu’on a de l’antiquité ; je vous supplie de vouloir être l’héritier de ma bibliothèque et de mes livres que je vous donne comme signes de mon affection : c’est un présent bien petit, mais fait de bon cœur ; il vous convient en raison de l’affection que vous avez pour les études. Cela vous sera un souvenir de votre compagnon » (extrait d’une lettre de Montaigne à son père, cité par Gérard Allard, « Les servitudes volontaires : leurs causes et leurs effets selon le De la servitude volontaire ou Le Contr’un d’Étienne de La Boétie », in Laval théologique et philosophique, vol. 44, n° 2, 1988, p.138).

Avant de mourir, Étienne de La Boétie aura vu la fin de la première guerre de religion, avec la signature de l’Édit d’Amboise, le 19 mars 1563. S’il confirme la liberté de conscience accordée par l’Édit de janvier 1562, il restreint néanmoins l’exercice du culte protestant en dehors des villes et sur les terres de certains seigneurs. Les affrontements reprendront quatre ans plus tard.

Montaigne et La Boétie, l’histoire d’une amitié indéfectible

Outre son texte fondateur, La Boétie est également resté dans l’histoire pour son amitié avec Michel de Montaigne. Cette amitié est le sujet de l’une des œuvres majeures de Michel de Montaigne, « De l’amitié ». Pour lui, il y a un mystère inexplicable dans cette amitié avec La Boétie : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Sans doute, Montaigne idéalise-t-il leur relation pour en faire un symbole d’éternité. La formule mémorable « Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » est, en effet, absente des éditions de 1580 et 1588 des Essais, lesquelles s’arrêtaient au constat de l’énigme. Il a tout d’abord ajouté dans la marge de l’exemplaire de Bordeaux des Essais, « parce que c’était lui », puis, dans un second temps et d’une autre encre, « parce que c’était moi ». (10) Pour tenter d’expliquer leur coup de foudre, il écrit :

michel-de-montaigne-ami-de-la-boetieIl y a au-delà de tout mon discours, et de ce que j’en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre : qui faisaient en notre affection plus d’effort, que ne porte la raison des rapports [plus d’effet que l’ouï-dire habituel] : je crois par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche, que l’un à l’autre. – La Boétie, Essais, I, 27 De l’amitié.

[…] ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel, qu’elles effacent, et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi. – La Boétie, Essais, I, 28 De l’amitié.

Cette amitié fut tellement unique et incomparable aux yeux de Montaigne qu’il la distingua des autres formes d’amour, entre un père et son fils, entre frères, entre un mari et sa femme, entre amoureux hétérosexuels ou homosexuels.

La mort prématurée de La Boétie modifiera profondément la vie et l’œuvre de Montaigne. D’ailleurs, il s’occupera activement de la publication de ses œuvres.

L’œuvre d’un érudit de culture humaniste

La vie d’Étienne de La Boétie est partagée entre les devoirs de sa charge et les délassements que lui procure poésie et travaux d’humaniste. La philologie l’occupe tout particulièrement. Il s’acharne à restituer le texte exact de traités défigurés par des générations de copistes. Si ces traductions sont moins élégantes que celles d’Amyot (11) , elles ont toutefois le mérite de respecter au plus près le texte original. C’est le cas pour l’Erotikos de Plutarque dans son œuvre intitulé Remarques et Correction d’Estienne de La Boétie sur le Traité de Plutarque intitulé l’Erotikos (publié par Dezeimeris, Paris, 1867). Idem pour deux autres traités de Plutarque qu’il traduit ensuite : Les règles de Mariage, ainsi que Les Lettres de consolation de Plutarque à sa Femme. Il traduit également un traité de Xénophon sur l’Économie sous le titre de La Mesnagerie de Xénophon. Pour se distraire de ces travaux d’érudition, La Boétie composa des poèmes dans le goût pétrarquisant, non seulement en langue française (les Vers françois) mais aussi en grec et en latin. (1)

« La nature l’avait doué d’un beau jugement et son travail l’avait rendu savant en lettres grecques et latines, et en toutes sortes de sciences. Ses poèmes et Discours de la Servitude volontaire qui restent de lui sont choses qu’il fit par forme d’excercitation dans sa jeunesse. Si, quelques jours avant mourir, il eût fait quelque autre chose, on eût vu des conceptions bien plus relevées et une vivacité d’esprit différente du commun des hommes de son temps. C’était une âme moulée au patron de quelque ancien sénateur grec ou romain, mais la mort le saisit avant qu’il eût moyen de le faire connaître ». Les Chroniques de Jean Tarde. (13)

En 1571, Montaigne publie plusieurs de ces œuvres, dans un ouvrage commun regroupant : La Mesnagerie de Xénophon, Les règles de Mariage, Les Lettres de consolation de Plutarque à sa Femme, Ensemble quelques vers latins et français. (1) Mais c’est surtout le traité De la servitude volontaire ou Le Contr’un qui passera à la postérité. Pour comprendre les intentions qui conduisent Étienne de La Boétie à écrire le Discours, il faut remonter au drame qui a lieu vers 1548. « En 1539, François Ier, roi de France, tente d’unifier la gabelle. Il impose des greniers à sel près de la frontière espagnole, dans les régions qui en sont dépourvues. En réaction de cette tentative des soulèvements ont lieu. Le premier en 1542, puis le plus grand en 1548 à Bordeaux ». Le connétable de Montmorency rétablit l’ordre de manière impitoyable. Si l’on s’en rapporte à l’écrivain Jacques-Auguste de Thou, ce serait sous l’impression de ces horreurs et cruautés commises à Bordeaux, que La Boétie compose le traité De la servitude volontaire ou Le Contr’un. Il traduit le désarroi de l’élite cultivée devant la réalité de l’absolutisme.

« La Boétie avait un esprit admirable, une érudition vaste et profonde, et une facilité merveilleuse à parler et à écrire ; il s’appliqua surtout à la morale et à la politique. Doué d’une prudence rare, au-dessus de son âge, il aurait été capable des plus grandes affaires s’il n’eût pas vécu éloigné de la cour et si une mort prématurée n’eût pas empêché le public de recueillir tous les fruits d’un si sublime génie. » – Jacques-Auguste de Thou, contemporain de Jean Tarde.(13)

Le Discours de la servitude volontaire est un réquisitoire contre la tyrannie qui surprend par sa profondeur. Il constitue une remise en cause de la légitimité des gouvernants, que La Boétie appelle « maîtres » ou « tyrans ». Sa réflexion est originale puisqu’il porte son attention non sur les tyrans, mais sur les sujets privés de leur liberté. Il pose la question de la légitimité de toute autorité avec cette question troublante : comment peut-il se faire que « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ? ». Les nombreux exemples tirés de l’Antiquité qui illustrent son texte, lui permettent de critiquer avec virulence la situation politique de son temps, tout en déjouant la censure.

La Boétie est aussi l’auteur d’un Mémoire sur la pacification des troubles qui n’a été que tardivement publié (1971). Dans cette œuvre, écrite vers la fin de l’année 1561, il défend la liberté de conscience individuelle. Son intérêt histoire est remarquable : il nous éclaire sur les débats autour de la tolérance religieuse, sur les origines des guerres civiles en France, sur les questions téologiques qui allaient être débattues lors des dernières sessions du Concile de Trente.(14)

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Son apport

Le Discours de la servitude volontaire est tout d’abord récupéré, en 1574, par le clan des protestants qui se plaît à lire une critique de la monarchie et ne perçoit pas les subtilités de la pensée de l’auteur. Cette première édition du Discours de la servitude volontaire paraît dans le Réveille-Matin des François et de leurs voisins sous le nom d’Eusèbe Philadelphe Cosmopolite. Il s’agit d’un ouvrage collectif d’obédience protestante, dans lequel on reconnaissait la main de François Hotman, connu pour son engagement dans le calvinisme. Le texte est incomplet, tronqué, et mutilé. En 1577, le protestant Simon Goulart (1543-1628) publie un texte personnel dans lequel il insère de larges extraits du Discours de la servitude volontaire sans que le nom de La Boétie soit mentionné.

Par la suite, le Discours sera l’une des influences majeures du siècle des lumières. Rousseau parle du Contr’Un dans Le Contrat Social. Puis le texte du Discours sera réimprimé à chaque période de lutte pour la démocratie. C’est ainsi que, pendant la Révolution française de 1789, Marat plagie La Boétie pour rédiger Les Chaînes de l’esclavage. Autour de 1850, il redevient une sorte de brûlot contre le pouvoir monarchique, celui de Louis-Napoléon Bonaparte. Michelet affirme que le Contr’Un est la « Bible républicaine du temps » ou, selon Edme Champion, « un des plus violents appels à l’insurrection que le monde ait jamais entendus ». Au XIXe siècle, c’est avec Lamennais que le Discours de la servitude volontaire est définitivement reconnu comme une œuvre majeure. Il fut ensuite repris par des auteurs comme Henri Bergson ou Simone Weil, Pierre Clastres, puis, plus tard, par Wilhelm Reich, Gilles Deleuze et Félix Guattari.

Si La Boétie est toujours resté, par ses fonctions, serviteur fidèle de l’ordre public, il est cependant considéré par beaucoup comme un précurseur intellectuel de la désobéissance civile et de l’anarchisme (bien qu’il soit anachronique de le qualifier d’anarchiste), et surtout, comme l’un des tous premiers théoriciens de l’aliénation.

Quelques citations d’Étienne de La Boétie

Quelques citations – extraites majoritairement de son Discours – qui caractérisent la pensée de La Boétie :

  • « Chose vraiment surprenante (…) c’est de voir des millions de millions d’hommes, misérablement asservis, et soumis tête baissée, à un joug déplorable, non qu’ils soient contraints par une force majeure, mais parce qu’ils sont fascinés et, pour ainsi dire, ensorcelés par le seul nom d’un, qu’ils ne devraient redouter, puisqu’il est seul, ni chérir, puisqu’il est, envers eux tous, inhumain et cruel. Telle est pourtant la faiblesse des hommes ! »
  • « Quand je pense à ces gens qui flattent le tyran pour exploiter sa tyrannie et la servitude du peuple, je suis presque aussi souvent ébahi de leur méchanceté qu’apitoyé par leur sottise. »
  • « Ce maître n’a pourtant que deux yeux, deux mains, un corps, et rien de plus que n’a le dernier des habitants du nombre infini de nos villes. Ce qu’il a de plus, ce sont les moyens que vous lui fournissez pour vous détruire. »
  • « C’est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres… Car à vrai dire, s’approcher du tyran, est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté et, pour ainsi dire, embrasser et serrer à deux mains sa servitude ? Qu’ils mettent un moment à part leur ambition, qu’ils se dégagent un peu de leur avidité, et puis qu’ils se regardent ; qu’ils se considèrent eux-mêmes : ils verront clairement que ces villageois, ces paysans qu’ils foulent aux pieds et qu’ils traitent comme des forçats et des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, si malmenés, sont plus heureux qu’eux et en quelque sorte plus libres. Le laboureur et l’artisan, pour tant asservis qu’ils soient, en sont quittes en obéissant ; mais le tyran voit ceux qui l’entourent, coquinant et mendiant sa faveur. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais aussi qu’ils pensent ce qu’il veut, et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent aussi ses propres désirs. Ce n’est pas tout de lui obéir, il faut lui complaire, il faut qu’ils se rompent, se tourmentent, se tuent à traiter ses affaires et puisqu’ils ne se plaisent que de son plaisir, qu’ils sacrifient leur goût au sien, forcent leur tempérament et le dépouillant de leur naturel […] Est-ce là vivre heureusement ? Est-ce même vivre ? […] Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi n’ayant rien à soi et tenant d’un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie ! »
  • « Le zèle et la passion de ceux qui sont restés, malgré les circonstances, les dévots de la liberté, restent complètement sans effet, quel que soit leur nombre, parce qu’ils ne peuvent s’entendre…. »
  • « Le théâtre, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté ravie, les outils de la tyrannie. »
  • « La liberté est donc naturelle ; c’est pourquoi, à mon avis, nous ne sommes pas seulement nés qu’avec elle, mais avec la passion de la défendre. »
  • « Il ne faut pas abuser du saint nom de liberté pour faire mauvaise entreprise.. »
  • « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres. »
  • « Quelle malchance a pu dénaturer l’homme – seul vraiment né pour vivre libre – au point de lui faire perdre la souvenance de son premier état et le désir de le reprendre ? »
  • « Le peuple a toujours ainsi fabriqué lui-même les mensonges, pour y ajouter ensuite une foi stupide. »
  • « La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. »
  • « Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »
  • « Vous ne pouvez séparer la paix de la liberté, car nul ne peut être en paix tant qu’il n’est pas en liberté. »
  • « Si la vie n’est qu’un passage, sur ce passage au moins semons des fleurs. »
  • « L’homme ne se voit pas naître, il peine à mourir et il oublie de vivre. »
  • « Vous ne faites pas confiance ? On ne vous fera pas confiance. »
  • « …c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître, duquel on ne se peut jamais assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra… »
  • « L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte. Elle ne se met jamais qu’entre gens de bien et ne se cimente que par une mutuelle estime […] Il ne peut y avoir d’amitié là où il a cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non une compagnie. Ils ne s’entr’aiment pas mais ils s’entr’craignent : ils ne sont pas amis mais ils sont complices. »
  • « Ce qui rend un ami sûr de l’autre, c’est la connaissance de son intégrité. »
  • « L’amitié naît d’une mutuelle estime et s’entretient moins par les bienfaits que par l’honnêteté. »
  • « Il vaut mieux une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. »
  • « J’aime ce qui me nourrit : le boire, le manger, les livres. »

Notes :

  •  (1) La Renaissance au cœur du Périgord Noir, Jean Maubourguet, Éditions Pierre Fanlac, 1976.
  •  (2) Voir l’article consacré à Michel de Montaigne sur Wikipedia.
  •  (3) La Renaissance au cœur du Périgord Noir, Jean Maubourguet, Éditions Pierre Fanlac, 1976.
  •  (4) Servitude et soumission. La Boétie, une biographie, Publié par Bégnana Patrice, 2016.
  •  (5) Charles Dumoulin trouva le premier les véritables sources du droit français et en posa les règles fondamentales : il a commenté les principales coutumes de France ; sa Révision de la Coutume de Paris passe pour un chef-d’œuvre. Il avait embrassé le calvinisme, puis l’avait abandonné pour le luthéranisme. Inquiété pour ses opinions, il se réfugia en Allemagne, où il fut reçu avec la plus grande distinction. Une fois revenu à Paris, il publia, en 1564, un ouvrage intitulé Conseil sur le concile de Trente, dans lequel il voulait prouver que ce concile était nul ; il fut jeté en prison et ne recouvra sa liberté qu’à la condition de ne plus rien publier sans la permission du roi. — Voir l’article consacré à Charles Dumoulin sur Wikipedia.
  •  (6) Anne du Bourg fut le professeur à l’université d’Orléans avec Étienne de La Boétie pour élève. Il devint conseiller au Parlement de Paris en 1557. En juin 1559, au cours d’une séance plénière du Parlement, il attaque la politique royale de répression contre « ceux que l’on nomme hérétiques ». Ne faisant pas mystère de ses opinions calvinistes, il parle au roi Henri II avec une grande hardiesse en faveur des nouvelles opinions. Henri II le fait arrêter sur le champ et embastiller. Après la mort d’Henri II, les Guise le condamne comme hérétique. Il meurt supplicié le 23 décembre 1559, après avoir déclaré à la foule : « Mes amis, je ne suis pas ici comme un larron ou un meurtrier, mais c’est pour l’Évangile. »
  •  (7) Guillaume de Lur de Longa, conseiller au Parlement de Bordeaux depuis 1528, était un fervent ami des lettres. On le trouve mentionné dans De Lurbe (De illustribus Aauitaniœ viris, p. 101), qui en fait un émule du docte Briand de Vallée, l’ami de Rabelais et conseiller lui aussi à Bordeaux. En quittant le Parlement de Bordeaux, Guillaume de Lur entra à celui de Paris. Par lettres-patentes du roi, Guillaume de Lur avait été autorisé à garder les entrées aux séances de la Cour de Bordeaux, malgré la cession de son office à La Boétie ; toutefois il ne pouvait « y avoir opinion ». Il mourut en 1557.
  •  (8) Michel de L’Hospital, Michel de l’Hospital est conseiller au Parlement de Paris (1537), ambassadeur au concile de Trente, principal collaborateur de la régente Catherine de Médicis et poète latin. Son nom reste associé aux tentatives royales de pacification civile durant les guerres de religion. — Voir l’article consacré à Michel de L’Hospital sur Wikipedia.
  •  (9 Étienne de La Boétie, Pascale Arguedas.
  •  (10) De l’amitié chez Montaigne, par Antoine Compagnon.
  •  (11) Jacques Amyot, évêque d’Auxerre, l’un des traducteurs les plus renommés de la Renaissance. Il s’intéressa surtout à Plutarque. L’intérêt de son travail réside aujourd’hui surtout dans son style. Son ouvrage eut un immense succès et exerça une grande influence sur plusieurs générations d’écrivains français. Montaigne lui rend un chaleureux hommage dans ses Essais (II-4) : « Je donne, avec raison, ce me semble, la palme à Jacques Amyot sur tous nos écrivains français » et : « Nous autres ignorants étions perdus, si ce livre ne nous eût relevés du bourbier ». — Voir l’article consacré à Jacques Amyot (évêque) sur Wikipedia.
  •  (12) Pour en savoir plus sur Jean Tarde, lisez notre article intitulé Jean Tarde, un savant humaniste de renom.
  •  (13) Voir l’article consacré à Jacques-Auguste de Thou sur Wikipedia.
  •  (14) Mémoire sur la pacification des troubles, édité avec introduction et notes par Malcolm Smith, Éditions DROZ, 1983.

Crédit Photos :

  • La maison de La Boétie à Sarlat, By Thesupermat (Own work), via Wikimedia Commons.
  • Le massacre de la Saint-Barthélemy (1572) par François Dubois, peintre protestant, Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne, by François Dubois (Own work), via Wikimedia Commons.

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