François Louis Fournier-Sarlovèze, « le Démon »

Le général comte Fournier Sarlovèze et la bataille de Marengo

Né à Sarlat d’un père aubergiste, il s’engage comme volontaire en 1791. Colonel du 12e Hussards, il se distingue à Castiglione, Montebello ou Marengo. Sa vie a été pour le moins agitée et licencieuse : promu, incarcéré, libéré, destitué, relevé de sa destitution, mis en non-activité ou décoré. Il n’est donc pas étonnant que l’un de ses biographes l’ait appelé « le plus mauvais sujet de l’Empire ». Toutefois, l’histoire a fait de lui l’un des plus vaillants généraux et intrépides cavaliers de l’époque consulaire et impériale. Surnommé « El Demonio » (le Démon) par les guérilleros espagnols, en raison de sa brutalité et de son efficacité redoutable, il fut l’un des rares personnages d’origine roturière à avoir été distingué par deux titres nobiliaires, l’un conféré par l’Empereur, l’autre par Charles X. Joseph Conrad s’en est inspiré pour écrire une nouvelle, « Le Duel », qui inspira à son tour le réalisateur et producteur britannique Ridley Scott. (1)

Le général comte Fournier Sarlovèze, peinture à l’huile d’Antoine-Jean Gros

Fils d’un simple cabaretier de Sarlat, François Louis Fournier, est né à la fin du règne de Louis XV, le 6 septembre 1773, à l’auberge du Tapis-Vert. C’est l’aîné d’une fratrie de sept enfants. On est au temps des lumières et aucun espoir n’est interdit à ceux qui sont, comme lui, intelligent, charmant, beau parleur et, par-dessus tout, peu scrupuleux. Surtout lorsque survient une révolution et qu’on a, pour la voir, des yeux de dix-huit ans. (2)

Par la suite, divers dossiers de police le décriront ainsi : « …une taille de 1 m. 75, des cheveux et des sourcils noirs, un front bas, des yeux bleus, un nez long et gros, des lèvres épaisses, un menton pointu, un visage rond marqué de petite vérole. ». Ce signalement ne nous dit pas qui était réellement François Louis Fournier. Un extravagant ? Héros pour les uns, « mauvais sujet » pour les autres ? À la lecture de cet article, chacun pourra se faire sa propre opinion, en fonction de ses valeurs et de son éthique… Ce qui est sûr, c’est que ce n’était pas un humaniste !

L’enfance de François Louis Fournier

De dix à seize ans, François Louis Fournier étudie chez les moines de Gourdon. Il possède aussi des prédispositions exceptionnelles pour l’étude : il parle le latin aussi bien que le Français. Également doué pour le chant, il se fait remarquer aux offices du dimanche. S’il se montre un élève studieux et attentionné, il révèle un égal penchant pour les jeux violents. Après de brillantes études, il passera dix-huit mois chez un avoué de Sarlat…

« Bien dressé par son maître chicaneau, un certain Lavelle, Fournier acquit très vite une rare connaissance de la paperasserie juridique : « le premier légiste de l’armée, » a dit du « premier des hussards » le facétieux Thiébault. Mais tapageur, insoumis, beaucoup trop espiègle, coutumier de gamineries fâcheuses, recevant, a-t-on dit, des écus, et ne versant à son patron que des gros sous, le petit clerc s’était entendu congédier : déjà le galopin « hussardait » les avoués ! Tel fut, d’ailleurs, le début dans la vie de maints soldats, héros de la Révolution : des garnements d’abord, et le souci de leur famille, puis brusquement devenus les champions du drapeau, l’honneur et la fierté de leur pays… » (3)

À dix-sept ans et demi, le voilà tenté par Paris, où l’attend une place semblable dans l’étude de son oncle. Adieux touchant à sa famille, ses amis, et la chaise de poste l’emporte… Mais chemin faisant, il rencontre un régiment de cavalerie, au second relais de poste. Les uniformes lui plaisent, les chevaux sont fringants : il s’engage !

La carrière militaire de « Réséda » Fournier

On retrouve Fournier-Sarlovèze à Paris, en 1791, dans la garde du Roi, juste assez pour comprendre que le choix est mauvais et qu’il faut jouer la Révolution. Il sait si bien flairer d’où vient le vent, il sait si bien se muer en sans-culottes que, dès janvier 1792, à dix-huit ans et demi, il devient sous-lieutenant aux 9e dragons, aux ordres de la Conventions, où il se fait des amis. Il se fait remarquer par des prises de position jacobines outrées, ce qui lui vaut d’être destitué après la mort de Maximilien Robespierre, et même emprisonné à Lyon. Il parvient à s’évader et il est réintégré dans l’armée. Il a tout juste vingt ans, et sans avoir jamais été capitaine, il est promu au 16e chasseurs. C’est alors qu’il troque son nom de baptême de François pour celui de Réséda. Ce n’est que plus tard, sous la Monarchie, qu’il optera pour le surnom de « Sarvolèze ». (4)

« Au premier appel de la « Patrie en danger, » le farceur de basoche était accouru à Paris, pour revêtir l’uniforme. Alors, des chevauchées épiques, des coups d’estoc et de taille, des charges menées à toute bride contre les vils tyrans et les hordes esclaves. « Escadrons en avant ! » Et, dragon de la 9e, chasseur de la 16e, aux armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, à Fleurus et à Stockach, le cadet de Sarlat avait fait « avaler son sabre » aux pandours et aux kaiserliks. Alors aussi, les galons, l’épaulette. Au galop de son cheval, l’avancement de Fournier fut rapide, — si rapide même qu’il en ressentit comme un vertige ; sous-lieutenant, lieutenant, capitaine, chef d’escadrons, en moins de deux années :…. un brave assurément !

Oui, certes, un brave, mais de plus, un malin ! En ces jours de jacobinisme, l’habile homme s’était déclaré jacobin, et la jactance de ses principes n’avait point nui à sa fortune… Dès sa vingtième année, deux professeurs de sans-culottisme lui avaient façonné une âme : deux purs entre les purs, un ex-calotin et un chasseur à cheval, Chalier et Labretèche. De Chalier, le Marat lyonnais, si vite panthéonisé dans une urne, les leçons n’avaient pas duré bien longtemps ; mais aux chasseurs de Labretèche, près d’un Léonidas lorrain, l’enseignement s’était prolongé durant plusieurs campagnes. Un sabre vraiment vertueux, ce Bertèche dit Labretèche, traqueur d’aristocrates, pourvoyeur de « Chariot » et de sa faucheuse, féal de Robespierre, aussi incorruptible que l’Incorruptible lui-même ! Quarante-deux cicatrices couturaient le corps de ce dur à mourir, et chef de brigade il promenait dans sa cantine une couronne quiritaire décernée par la Convention. Auprès d’un tel Mentor, Télémaque dut entendre de bien sublimes préceptes. Il en profita, et beaucoup trop sans doute, car après le 9 thermidor, on l’avait destitué… » (3)

Rival de son colonel, il est arrêté, libéré et envoyé à Strasbourg, où il tue en duel sa première victime, un jeune officier. Tel un vaurien, il provoque tout le monde. On l’arrête de nouveau, et le voilà destitué pour indélicatesses financières et absence illégale, après quatre ans de service, le 24 novembre 1794(4)

Il revient à Sarlat et s’y transforme en véritable chef de bande, pillant et terrorisant la population pendant trois longues années. C’est le premier retour en terre natale : il y en aura quatre autres. Après le coup d’état du 18 fructidor (4 septembre 1797), il offre son épée au général Augereau. Autant dire que les Sarladais sont soulagés de le voir enfin repartir pour Paris. Il devient tout d’abord aide de camp dans l’armée d’Allemagne, puis chef de brigade. Puis, après avoir demandé le commandement du 12e Hussards, qu’on lui refuse, il le prend par surprise et devient le plus brillant sabreur de l’armée. Il brille partout. Ses hommes l’acclament, le plébiscitent : il est fait colonel à vingt-six ans.

Mêlé à la curieuse affaire Donnadieu (le général Gabriel Donnadieu était un royaliste frénétique) et suspecté de complot contre le Premier consul, Fournier est arrêté en mai 1802, emprisonné au Temple et envoyé en résidence surveillée à Périgueux. Ces deux hommes ont un point commun : la haine qu’il porte à Napoléon Bonaparte.

En avril 1805, il est réintégré pour commander les 600 hommes de l’expédition du contre-amiral Charles René Magon de Médine en Martinique, mais revient en France sans avoir débarqué. Protégé par Lasalle qui trouve en Fournier un bon alter ego prêt à toutes les frasques, il devient chef d’état-major de ce dernier et se distingue en 1807 dans plusieurs charges de cavalerie, à la Bataille d’Eylau, le 8 février 1807, à Guttstadt et à Friedland le 14 juin 1807. En récompense de ces faits d’armes, il est promu au grade de général de brigade le 25 juin 1807(5)

Mais c’est avec l’armée d’Italie que Fournier-Sarlovèze se couvrira de gloire : Châtillon, Chivasso, Marengo, Bassano, autant d’occasions de charger avec une furia de démon, à la tête de ses cavaliers. En 1809, lors de la Guerre d’Espagne, alors qu’il est enfermé à Lugo, en Galice, il résiste victorieusement par des « sorties-éclairs » avec seulement 1 500 hussards contre 14 000 Espagnols, et sauve le maréchal Soult. Mais après, il rançonne le pays sans scrupules, en espèces et en nature. Mis en disponibilité, Sarlat est terrorisé de le voir revenir (c’est la quatrième fois), très riche, avec équipages, mules d’Espagne chargées de caisse de butin, avec état-major. En 1811, l’empereur l’expédie de nouveau en Espagne au grand désespoir des Espagnols qui le baptise « el Demonio ». À Fuentès-de-Onoro, il enfonce un carré d’Anglais commandé par Wellington en se lançant à la tête d’une charge furieuse et mémorable, menée par 15 escadrons. Un fait d’armes exceptionnel ! Mais ses frasques redoublent. Il rentre à cheval et caracole jusqu’au chœur de la cathédrale de Salamanque ! Il enfonce les portes barricadées d’un couvent de religieuse et, devant la communauté affolée, il chante tout à coup l’office avec une voix de tonnerre ! (2)

Fournier-Sarlovèze devient de plus en plus incontrôlable. Ses incartades sont sans nombre. Et lorsque, par amitié, il prend trop violemment parti dans une querelle de généraux, Sarlat hérite une cinquième fois de ce citoyen encombrant, en résidence forcée sur ordre de Napoléon. Il en sortira en 1812 pour courir en Russie, où ses armes et son héroïsme rachèteront, une fois de plus, « le plus mauvais sujet de l’Empire ». Là, il est nommé général de division le 11 novembre 1812. À la Bérézina, pour couvrir la retraite de la Grande Armée, il écrase 5 000 cavaliers casaques en trois charges menées avec 800 chasseurs hessois et badois au prix de 500 d’entre eux. S’il fait parti des cinq ou six mille survivants (alors que 500 000 hommes étaient partis), il aura tout de même les pieds gelés et gangrenés… ce qui ne l’empêchera pas de servir, en 1813, à la bataille de Gross Beeren près de Berlin (23 août 1813) et à Leipzig (16-19 octobre 1813).

En 1813, le général de division Fournier est nommé baron de l’Empire et commandeur de la Légion d’honneur, arrachant à Napoléon ses récompenses tant attendues, à la pointe de son sabre. Mais le 26 octobre suivant, peu avant sa première abdication (4 avril 1814), l’Empereur le fait à nouveau incarcérer et le destitue, à la suite d’une altercation verbale. Dans son livre Choses et Gens du Périgord, Jean Maubourguet dresse une liste (incomplète) des innombrables exploits militaires de Fournier-Sarlovèze :

« En 1800, Fournier-Sarlovèze se signale si bien à Montebello et plus encore à Marengo que le Premier Consul lui donne un sabre d’honneur. En 1807, il est de la division Lasalle avec "toute la fleur de la cavalerie légère impériale". À Guttstadt, sa magnifique bravoure lui vaut les étoiles de général de brigade, la Croix de la Légion d’honneur et, peu après, le titre de baron de l’empire. L’année suivante le voit partir pour l’Espagne, et c’est là qu’il va véritablement conquérir la gloire. Chargé, en 1809, de la défense de Lugo, il réussit à tenir la place contre des forces quinze fois supérieures en nombre jusqu’à l’arrivée de Soult. En 1811, c’est lui qui mène, à Fuentès de Onoro, la charge la plus extraordinaire sans doute de toutes la guerre de l’Empire et qui réussit à détruire – exploit sans précédent et jamais renouvelé – deux carrés d’habits rouges de l’infanterie anglaise. Et c’est encore lui qui, en 1812, dans les immenses plaines de l’Est, mène aux avant-gardes eusses une véritable vie d’enfer – les Espagnols ne l’ont-ils pas surnommé el demonio ! – et, nommé général de division (11 novembre), paie sa dette à l’empereur en se couvrant de gloire au passage de la Bérénisa. » (3)

Le comte Fournier-Sarlovèze

Après la chute de l’Empereur, il adhère sans délai à la monarchie. Louis XVIII rétablit François Louis Fournier-Sarlovèze dans son grade lors de la Première Restauration (1814) et il ne servira pas pendant les Cent-Jours. En 1819, le roi Louis XVIII lui décerne le titre de comte. Il lui donne également la croix de chevalier de Saint-Louis et le nomme inspecteur général de la cavalerie. Il lui permet également d’ajouter le patronyme de Sarlovèze à son nom : il s’agit en fait d’un surnom qui signifie « Fils de Sarlat ». Invité au sacre de Charles X, il sera promu par ce prince grand officier de la Légion d’honneur, inspecteur général de la cavalerie française et baron de Lugo. Enfin, le général comte François Louis Fournier-Sarlovèze participe à l’élaboration du nouveau Code militaire. (5)

Après avoir bravé la mort sur d’innombrables champs de bataille, le général comte Fournier-Sarlovèze meurt sans descendance, le 18 janvier 1827, à Paris, dans son lit, le cœur épuisé par une vie dévorante et passionnée, entre un vieux hussard au garde-à-vous et un officier d’ordonnance en larmes. Treize années ce sont écoulées depuis sa dernière bataille, et il est âgé de cinquante-quatre ans. (2)

Jean-François Tronel


Notes :

  • (1) Guy Penaud, Petite histoire du Périgord, Geste éditions, 2013.
  •  (2) Jacques Boissarie, ancien Président du Syndicat d’Initiative de Sarlat, Un démon héroïque, Fournier-Sarlovèze, in Le Périgord, Les Éditions Delmas, Paris, 1954.
  •  (3) Gilbert Augustin-Thierry, Conspirateurs et gens de police [1] – L’aventure du colonel Fournier et la mystérieuse affaire Donnadieu (1802), Revue des Deux Mondes tome 44, 1908.
  •  (4) Jean Maubourguet, Choses et Gens du Périgord, Librairie Floury, Paris, 1941.
  •  (5) Consultez la page Wikipedia consacrée à François Fournier-Sarlovèze.

Crédit Photos :

  • Le général comte Fournier Sarlovèze, Musée du Louvre, peinture à l’huile d’Antoine-Jean Gros, domaine public.
  • Bataille de Marengo, Musée National du Château de Versailles, peinture à l’huile de Louis-François Lejeune, domaine public.
  • Charge du 4e régiment de hussards à la bataille de Friedland d’après Édouard Detaille, peinture à l’huile d’Édouard Detaille, Art Gallery of New South Wales, domaine public.
  • La bataille de Castiglione, peinture à l’huile de Victor Adam, Musée National du Château de Versailles, domaine public.

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