Le lavoir : un lieu de vie réservé aux femmes

Dans les communautés villageoises d’antan, il y avait des lieux fréquentés indifféremment par les deux sexes : c’était principalement l’église, le cimetière, ou la place du marché et les commerces. Par contre, il y avait des espaces où hommes et femmes ne se mélangeaient pas : le bistrot, était fréquenté par les hommes et le lavoir était réservé aux femmes. C’était en effet un des rares lieux où les femmes pouvaient se réunir et échanger librement. Effectuer à plusieurs le lavage du linge rendait ce travail difficile plus supportable : les femmes pouvaient discuter entre elles, plaisanter, chanter, cancaner… Rebaptisés « hôtel des bavardages », « parloirs des femmes », « moulins à paroles » ou encore « chambre des députés », les lavoirs étaient le siège d’une intense vie sociale, des lieux de rencontres incontournables pour les femmes du village, ces fameuses « poules d’eau » dont la vie était rythmée par le dur labeur des lessives !

Avec des gestes immuables, les lavandières battent, frottent, rincent et essorent le linge autour des basins du lavoir. Ce lieu de vie exclusivement réservé aux femmes est une sorte de double du café de village pour les hommes… à cette différence près qu’ici on y travaillait vraiment très dur. Et comme tout espace éminemment social, c’est là que s’affichent aux grands jours les inégalités, les rivalités et les tensions d’une communauté… C’était également le lieu où l’intimité était révélée aux yeux de tous ceux qui savaient interpréter les souillures ou les tissus élimés et rapiécés. Au lavoir, en effet, la situation sociale de chacun y apparaissait au grand jour, non seulement par la qualité et l’état du linge, mais aussi par le fait que seuls les notables n’allaient pas au lavoir, puisqu’ils employaient des domestiques ou des lavandières professionnelles. Ne plus aller au lavoir était donc une marque évidente d’ascension sociale. (1)

Certes, le lavoir est un lieu de dur labeur, mais c’est aussi un espace de liberté et d’émancipation pour les femmes, à une époque où leur place est avant tout à la maison quand il n’est pas aux champs ou, plus rarement, à l’église… Les cafés leur sont, en effet, fermés et il n’est pas concevable qu’elles puissent participer à des réunions masculines. Dans un tel contexte, aller au lavoir est presque un acte social ! Et c’est ce qu’elles font très régulièrement, une fois par semaine en moyenne, parfois plus.


Lavandiere_endormie

Mais que faisait-on dans cet univers féminin – sans parler de la lessive bien sûr !?

Lieu de rencontre où la parole est libre, on y échangeait les dernières nouvelles du village, et même de la région. Les femmes, au verbe haut et vert, activaient leurs bras tout autant que leurs langues. Les bavardages et les ragots y allaient bon train, les petits secrets de familles s’y révélaient. C’est « l’endroit où l’on tape autant de la goule que sur le linge », ce qui est confirmé par une inscription à la peinture rouge encore visible à la fin des années 1990 sous le lavoir de Contres-en-Vairais (72110) : « ici, on lave le linge et on salit le monde ».

« Tout au long du parcours, on rencontrait des groupes de lavandières. Il se trouvait toujours quelques gais lurons pour lancer quelques galantes facéties. Il s’ouvrait alors des conversations passagères qui commençaient au passage du premier bateau, se répercutaient au suivant, et ainsi de suite à des trentaines ou quarantaines de bateaux qui se suivaient, reprises d’un à l’autre jusqu’au dernier. Quelque fois même lorsqu’il se trouvait dans le groupe des laveuses deux ennemis ou rivales, et que l’une d’elles veuille répondre aux propos galants des gabariers, l’autre rivale ne manquait pas d’adresser des paroles désobligeantes à l’égard de son ennemie et c’était suffisant pour dégénérer en pugilat, ce qui ne manquait pas de provoquer l’hilarité générale qui se communiquait à tous les bateaux à la file. – Témoignage du gabarier Jean-Baptisite Blaudy(2)

Des conflits surgissaient parfois, suite au non-respect de certaines règles. Par exemple, on avait prévu un espace minimal de 80 centimètres, ce qui permettait à chaque laveuse de travailler convenablement. Or, certaines lavandières peu scrupuleuses empiétaient sur l’espace des voisines. D’autre part, certaines places étaient plus convoitées que d’autres, notamment celles situées près de l’arrivée d’eau, puisqu’elle bénéficiait d’une eau plus claire et plus saine. Pour éviter d’être mal placée, les plus courageuses arrivaient de bonne heure. Malgré ces précautions, les disputes pouvaient facilement dégénérer et le battoir trouvait alors un autre usage que celui de battre le linge. C’est la raison pour laquelle beaucoup de lavoirs avait leur code de déontologie : les lavandières les plus âgées avaient les meilleures places, et il y avait même parfois, dans les lavoirs très fréquentés, un « chef de rang » qui organisait les places. Lorsque cela ne suffisait plus à garantir la quiétude des lieux, le maire prévoyait une réglementation que le garde champêtre était chargé de faire appliquer tant bien que mal.

Réputé pour être un lieu de médisance, ce lieu n’excluait pas la solidarité, ne serait-ce que pour tordre le linge à deux. L’entraide était également nécessaire lorsqu’il fallait casser la glace pour tremper le linge ; les lavandières se relayaient tandis que d’autres offraient un peu de chaleur grâce à une bougie ou tout autre source de chaleur.

Le lavoir est un lieu essentiel de la vie du village, un lieu de rencontre et d’échange. À une époque où ni la radio ni la télévision n’existaient, c’était un lieu de diffusion d’informations, les laveuses colportant les nouvelles, vraies ou fausses, mais toujours reçues et rapportées…

Le lavoir est un lieu de jugement, c’est là que se font ou se défont les réputations : on y repère la bonne lavandière à sa manière de frotter ou de savonner ; c’est le jury du lavoir qui juge les jeunes femmes venant d’un autre village. On y évalue aussi la façon de conduire sa maisonnée, le linge est témoignage : il est taché ou immaculé, il est peu ou mal raccommodé… Le linge dit aussi les différences sociales : les serviettes fines et brodées des notables (notaires, médecins…) n’ont rien à voir avec les toiles grossières des gens du peuple ! (1)

Mais le lavoir était aussi un lieu de convivialité, les femmes savaient s’amuser. Les rires et les familiarités, les chants et les danses faisaient oublier la rudesse de la tâche. Les pauses permettaient de se reposer et de se restaurer. On y servait le bouillon ou le vin chaud (très apprécié en hiver), et parfois même des repas.

Le métier de lavandière professionnelle

C’est avant tout dans les villes et les grandes bourgades que s’activaient les lavandières professionnelles. Elles étaient au service de particuliers, de maîtres de grandes maisons, de fermiers, de métayers, de notables. Métier de misère (et ne nécessitant aucune qualification), la dureté du labeur n’attirait que les femmes pressées par la nécessité, comme par exemple les veuves sans ressources ayant des enfants à élever. Tout au long du jour, on les voyait battre, tordre et rincer le linge sale. Elles étaient exposées, été comme hiver, à la buée alcaline, à une humidité constante et à tous les courants d’air. La tuberculose est responsable de nombreux décès. Les lésions de la peau, dues à l’emploi de lessives corrosives, les lombalgies, les varices, les accouchements prématurés sont le lot commun de ces femmes qui portent des charges trop lourdes et travaillent sans cesse debout. (3)

Toute la journée dans un baquet jusqu’à mi-corps, à la pluie, à la neige, avec le vent qui vous coupe la figure ; quand il gèle, c’est tout de même, il faut laver… On a ses jupes toutes mouillées dessus et dessous Les misérables, Victor Hugo.

Une fois le linge propre, la lavandière livrait celui-ci au client. Le plus souvent, le paiement s’effectuait contre un repas ou en échange de quelques sous. Pour résister à la rudesse de la tâche, certaines lavandières se laissent aller à « boire un petit coup ». (3)


Sources :

  • (1) A.S.E.R.U. (Association pour la sauvegarde des édifices et des édicules ruraux en Côte d’Or), Fiche B, information générale sur les lavoirs. Présentation : Jean Maréchal. IA-IPR honoraire.
  • (2) Gabarier sur la Dordogne, Jean-Baptiste Blaudy (1878-1952), Édition établie par Guitou Brugeaud, La Table Ronde, Paris 6e, 1995.
  • (3) Les métiers d’autrefois, Marie-Odile Mergnac, Claire Lanaspre, Baptiste Bertrand et Max Déjean, Archives et Culture.

Crédit Photos :

  • Vue générale du pont Saint-Georges qui traverse l’Isle, avec des lavandières au bord de l’eau, à Périgueux (Dordogne, France), Dordogne, auteur inconnu, via Wikimedia Commons.
  • La Lavandière, huile sur toile d’Auguste Durst colletion familliale, via Wikimedia Commons.
  • Lavandière, Alphonse Moutte (1840-1913), via Wikimedia Commons.
  • Lavandière (1860) by Paul Guigou Musée d’Orsay(1860), via Wikimedia Commons.

LES LAVOIRS DU PÉRIGORD

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